Mais qu’en aurait pensé Spartacus ?

Billets d’humeur et regards critiques sur l’actualité socio-économique : chômage, pauvreté, emploi, inégalités, domination, sécurité sociale, travail précaire, démocratie économique et sociale... Le tout sur fond d’impasse écologique et de crise démocratique. Par Luca Ciccia.


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15.01.2013

Syndicats sous coma artificiel

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Voilà, c’est fait. Il n’y aura pas d’Accord interprofessionnel. Pas d’accord de programmation sociale pour les salariés du privé pour 2013-2014. Faut bien avouer que depuis la loi de 1996 cadenassant la concertation sociale sur l’autel de la compétitivité, les AIP ne font plus vraiment dans le progrès social… On peut même dire que depuis le début des années 80, la programmation sociale équivaut surtout à la préservation des dividendes, au grignotage de la sécurité sociale, à de la flexibilité accrue. Dans ce contexte, pas d’AIP, c’est potentiellement une bonne nouvelle. Sauf que ce « non-AIP » se déroule dans un contexte inédit.

Les dirigeants syndicaux ne manient la rupture qu’avec prudence car ils savent, non sans raison, que toute rupture, pour être utile, doit nécessairement être accompagnée d’un mouvement social qui doit, tôt ou tard, « atterrir », avec un minimum d’acquis. Cette tactique est maniée avec une telle habileté qu’il s’agit même parfois de mettre en scène les ruptures, anticipant des acquis futurs supposés issus de cette rupture. Le militant est alors fier du devoir accompli. Le mouvement syndical est ainsi "re-légitimé", en apparence seulement.

Un non-accord, réel ou feint, est jusqu’ici censé représenter une rupture. Et nombreux sont les militants de secteur et d’entreprise à l’espérer pour pouvoir batailler le plus librement possible. Pourtant, ce non-AIP est loin d’être une marque de rupture, étape indispensable d’un mouvement social plus qu’attendu. Il semble au contraire entériner le coma artificiel du mouvement syndical. Quelques éléments pour le comprendre.

Le gouvernement a décidé cet automne, sans tenir compte de la réalité économique qui voit les bénéfices des entreprises croître et la productivité toujours augmenter, de modérer strictement les salaires. En réalité, il fait pire, il les diminue. Outre la non-augmentation salariale, le panier de l’indice des prix servant à l’indexation des salaires qui ne permet au mieux qu’une préservation partielle du pouvoir d ‘achat, doit être revu à la baisse. Enfin, notre salaire indirect est également diminué, via des restrictions diverses en sécurité sociale (côté dépenses) et via des réductions nouvelles de cotisations sociales (côté recettes). On retient surtout la non-augmentation et il s’avère rapidement qu’un AIP est impossible. Et certains se sont alors pris à rêver un mouvement social. Sauf que les secteurs et entreprises ne pourront profiter de ce non-accord, vu l’engagement du gouvernement à interdire les augmentations salariales négociées (sans toucher aux avancées individuelles, responsables d’une croissance continue de l’écart salarial...).

On sait à présent que malgré cet impossible AIP, les dirigeants syndicaux ont négocié quatre dossiers avec les employeurs. Le gouvernement, fort de ce cadeau du ciel, peut ainsi mettre en œuvre ses « réformes » validées par les syndicats. L’indexation sera moindre qu’avant. Les réductions de cotisations seront augmentées de 400 milions d’euros. C’est annuel, récurrent, et sans contrepartie. (voir mon précédent billet : « Le Père Noël des riches... » )

S’il y a un compromis, c’est qu’il y a des avancées pour tous. C’est ici que la magie de la communication et les pertes de mémoires jouent leurs effets. Le lapin sorti du chapeau se nomme « liaison au bien-être ». Kesako ? Les salaires évoluent avec l’indexation et les AIP successifs. Les allocations sociales sont indexées, mais non augmentées, sauf décision gouvernementale occasionnelle. D’où l’idée d’une liaison au bien-être qui verrait les allocations sociales suivre l’augmentation réelle des salaires. Cette liaison fut obtenue à l’occasion du pacte des générations. Le compromis d’alors visait à donner aux patrons le « vieillissement actif », tandis que les syndicats obtenaient une liaison, partielle, au bien-être. Si vous avez suivi jusqu’ici, vous comprendrez aisément le piège à con. Le compromis actuel consiste à négocier des reculs en contrepartie d’un acquis d’un précédent compromis.

Le quatrième dossier porte sur le relèvement des salaires minimums. Une anecdote au niveau budgétaire, qui plus est financée par la collectivité. Ajoutons qu’un cinquième gros dossier est sur le feu. Il porte sur l’harmonisation des statuts ouvrier et employé. Les employés ont du soucis à se faire… Et ce dossier a un coût potentiel. Il empêche d’espérer un scénario qui verrait le gouvernement octroyer un petit cadeau dans les semaines à venir, en réponse aux actions qui se feraient.

La question qu’on peut, et doit se poser, est celle de la plus-value d’une caution syndicale à ces accords, et particulièrement, à cette énième réduction de cotisations sociales. Pourquoi négocier, et donc valider des orientations fondamentalement antisociales, alors même que l’on sait par ailleurs que le monde du travail n’obtiendra rien de nouveau en retour ? Pourquoi vouloir à tout prix « participer », pour ne pas dire « collaborer », à la gestion du naufrage de la maison « Belgique-providence » ?

L’institutionnalisation des syndicats –entendez son rôle dans les comités de gestions de la sécurité sociale, au Conseil National du Travail, etc- a atteint un sommet probablement inégalé jusqu’ici. Étonnant comme cet acquis de la lutte sociale semble à présent devenir la cause principale de sa faiblesse… Étonnant ces dirigeants syndicaux capables de dire fièrement « non » à un AIP, tout en négociant et validant les reculs sociaux dans ces instances fédérales très éloignées des bases syndicales.

Peut-être estiment-ils que, face à la tempête, il vaut mieux courber l’échine, et garder la capacité de se relever quand le temps sera plus favorable. Faute d’entrevoir un "atterrissage" possible... Comme si l’art syndical en était réduit à pratiquer le coma artificiel. Fort heureusement, il existe encore quelques poches de résistance internes, dans les centrales d’employés, à la centrale générale, ou encore dans quelques fédérations « locales ». De tout cœur, je leur souhaite bien du courage. Espérons qu’ils sauront réveiller leurs dirigeants assez tôt. Car le coma artificiel, s’il dure, ne dit jamais rien de bon. Au pire c’est la mort, au mieux, ce sont des pertes cérébrales qui empêchent le bon fonctionnement futur de l’organisme…

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  • Syndicats sous coma artificiel Posté par Benoit, le 28 juillet 2013
    Je trouve que vos articles sont excellents et très bien rédigés. Dans les dossiers négociés entre les partenaires sociaux, outre l’enveloppe "bien-être" (= piège à con) qui n’est (...)
    Lire la suite

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