10.03.2012

ULB : un sabotage

imprimer
envoyer
13660
13661
13663
13664
13665
13669
13673
13662
13666
13675
commenter (10)

Non, ce n’est pas celui auquel vous pensez. Celui-ci est une vieille histoire, qui remonte au 5 novembre… 1968. Ce jour-là, les Étudiants communistes de l’ULB avaient invité à leur tribune le philosophe Roger Garaudy, alors membre du Bureau politique du Parti communiste français. Sa conférence devait porter sur les évènements de mai en France. Quelques jours avant, des groupes d’étudiants, dont certains se réclamaient du marxisme-léninisme, annoncèrent leur intention d’empêcher Garaudy de prendre la parole. Différents prétextes furent invoqués : l’attitude du PCF pendant la révolte étudiante qui le disqualifiait pour en parler, mais aussi le caractère non démocratique et dépassé d’une conférence ex cathedra où un orateur sans contradicteur s’exprimerait devant un public largement acquis à ses vues.

La conférence fut effectivement perturbée et ne put se tenir. La jeune revue Mai, dont la figure de proue était le professeur Marcel Liebman, n’accepta pas l’argumentation des chahuteurs : « Il y a quelque ironie à vouloir faire taire le “stalinien” Garaudy quand on s’associe dans cette entreprise de sabotage à des “marxistes-léninistes” qui ont un passé, mais aussi un présent stalinien (et cette fois sans guillemets)  ; et qu’on recourt en outre à des méthodes que des nervis staliniens ne renieraient pas ». Quant à la formule de la conférence suivie d’un débat avec la salle, « elle ne représente certainement pas l’idéal en ce qui concerne la libre expression d’idées et la communication intellectuelle ». Mais « croit-on que la discussion pouvait être plus sérieuse et plus fertile si on ôtait pratiquement toute possibilité à l’orateur d’exposer ses points de vue en limitant son temps de parole à cinq ou dix minutes, en créant au surplus un climat d’invectives et de violence ? »

Et de conclure, avec un vocabulaire propre à l’époque : « La contestation était et demeure volonté de libération intellectuelle. Elle n’a rien en commun avec l’hystérie adroitement suscitée et démagogiquement entretenue. La contestation était et demeure volonté de lutter contre le capitalisme et le conservatisme. Les procédés des chahuteurs du 5 novembre ne déforcent ni le capitalisme, ni le conservatisme (…). Les victimes – si victime il y a – ne peuvent qu’être ceux qui tentent d’impulser à l’Université et en dehors d’elle la lutte pour le socialisme. Quant aux bénéficiaires de ces actions de sabotage, ils ne sont ni hypothétiques ni imaginaires. Il y avait, l’autre soir, dans l’auditoire Janson, un groupe d’étudiants d’extrême droite dont la joie était évidente. La besogne qui est généralement la leur avait été faite par d’autres qu’eux-mêmes  ».

Comparaison n’est sûrement pas raison. Mais il y a au moins une constante aux diverses entorses à la liberté d’expression dans le cadre de l’ULB, que celles-ci procèdent des autorités académiques (l’interdiction de parole faite à Tariq Ramadan en avril 2007) ou d’une fraction de l’assistance, comme en 1968 ou lors de la soirée du mardi 7 février où devait intervenir Caroline Fourest : la négation d’un droit à la parole libre au nom de valeurs décrétées supérieures (comme la défense de la laïcité contre l’obscurantisme religieux ou la lutte contre l’islamophobie) dont on s’estime le légitime dépositaire. À nos yeux, le respect sourcilleux de la liberté d’expression n’est pas une variable tactique dans la lutte idéologique sur laquelle on pourrait s’asseoir au gré des circonstances, mais une condition de la possibilité d’une telle lutte, à revendiquer et à protéger en permanence.

Bien sûr, ceci n’éliminera pas la violence symbolique de certains discours dont abusent ceux qui disposent d’un monopole de la parole légitime. Il s’agit alors de mettre à nu cette violence feutrée pour ébranler le consensus dont elle peut se prévaloir et de choisir les formes d’action susceptibles d’atteindre cet objectif. À lire les propos aux fausses allures consensuelles qui expriment aujourd’hui la pensée dominante, n’est-ce pas exactement le même défi auquel est confronté le mouvement social quand il s’oppose aux politiques d’austérité  ?

•••

Ce billet, rédigé en écho aux nombreuses évocations récentes des sympathiques chahuts de Mai 68, est également publié dans la rubrique LE FIL du numéro 74 de Politique (mars-avril 2012). Par rapport au principal protagoniste du chahut du 7 février, je m’en tiens à ma position de départ [1] qui rejoint le point de vue exprimé par Jean Baubérot dans sa dernière chronique sur Mediapart [2]. La chasse à l’homme n’est pas un sport que je pratique.

•••

[1] Voir mon billet du 10 février sur ce blog.

[2] Celle-ci s’achève ainsi : « Laïcité et démocratie supposent le libre débat. Chacun sait que je n’ai pas les mêmes positions que Caroline Fourest. Je suis d’autant plus fermement opposé au fait que certains l’ont empêché de s’exprimer lors d’une table ronde à l’Université de Bruxelles. Je voulais publiquement le dire. C’est fait. »

imprimer
envoyer
13660
13661
13663
13664
13665
13669
13673
13662
13666
13675
commenter (10)
  • Caroline F. récompensée Posté par Guy Leboutte, le 21 mars 2012
    « Lundi soir, Caroline Fourest s’est vu décerner un prix humoristique lors des « Y’a bon Awards » annuels. Ce palmarès parodique, lors d’une cérémonie festive et ironique, vise à (...)
    Lire la suite
  • ULB : un sabotage Posté par Daniel DEMEY, le 12 mars 2012
    Quel statut de l’acte ? « On ne peut souscrire aux formes qui empêchent le débat et la compréhension des uns et des autres » Editorial Nuance Point critique « Oui, le monde est (...)
    Lire la suite
  • Une tradition de chahut... mais aussi d’indignation ! Posté par Michel Teller, le 11 mars 2012
    Le billet d’Henri rappelle utilement que le chahut du 7 février n’est pas le premier du genre et s’inscrit même dans une certaine ‘tradition’ (toute relative, tout de même : on (...)
    Lire la suite
    • Une tradition de chahut... mais aussi d’indignation ! Posté par Henri Goldman, le 11 mars 2012
  • ULB : un sabotage Posté par Pierre Verhas, le 10 mars 2012
    Il faut relativiser. Comme je l’ai écrit précédemment, le débat a été toujours été violent à l’ULB. C’est sans doute le lot du Libre examen... Il est symptomatique de constater que l’on (...)
    Lire la suite
  • ULB : un sabotage Posté par Victor Ginsburgh, le 10 mars 2012
    Cela fait plusieurs semaines que je cherche désespérément le titre et la date d’une conférence à laquelle était invité Jacques Soustelle, en 1958 ou 1959. Je ne sais plus ’il venait (...)
    Lire la suite
  • ULB : un sabotage Posté par Philippe Lauwers, le 10 mars 2012
    Rappel utile, Henri, auquel j’ajouterais celui de l’annulation forcée de la conférence, au début des années ’70, d’un représentant étatsuniens dont j’ai oublié le nom (décidément...) (...)
    Lire la suite
    • ULB : un sabotage Posté par Eric Picard, le 10 mars 2012
  • ULB : un sabotage Posté par Antoinette Brouyaux, le 10 mars 2012
    Merci pour ce rappel historique. Ne trouvez-vous pas que le visuel "mai" sur cette revue de 1968, est étonnamment moderne ? En tout cas, nous avons tous un grand besoin (...)
    Lire la suite

Avertissement

Les commentaires sont modérés a priori. Les intervenants sont priés de communiquer leur véritable identité : on débat ici à visière découverte. Bien que la polémique, même dure, soit admise et même encouragée, l’administrateur du site ne validera pas les messages dans trois cas de figure :

1. En cas de défaut manifeste de courtoisie et de recours à l’injure en lieu et place d’argument.

2. Quand le message sort trop manifestement du cadre du sujet traité.

3. Quand l’intervenant intervient de façon répétitive en utilisant ce blog comme une tribune et non comme un lieu d’échange.


Ce forum est modéré a priori : votre contribution n'apparaîtra qu'après avoir été validée par un administrateur du site.

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n'apparaîtra qu'après avoir été validée par un administrateur du site.

Un message, un commentaire ?
  • (Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.)

Qui êtes-vous ?