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Mais qu’en aurait pensé Spartacus ?

Billets d’humeur et regards critiques sur l’actualité socio-économique : chômage, pauvreté, emploi, inégalités, domination, sécurité sociale, travail précaire, démocratie économique et sociale... Le tout sur fond d’impasse écologique et de crise démocratique. Par Luca Ciccia.


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22.05.2012

Un spectre hante l’Europe : le spectre du surnuméraire

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Le surnuméraire est par définition ce qui est en surnombre. Dès qu’il est question d’emploi et de chômage, le surnombre est au centre du débat. Trop de chômeurs, trop de pauvres, trop d’immigrés, trop de naissances… L’esprit du temps semble habité par le spectre du surnuméraire.

Fidèle à la pensée économique ambiante, le gouvernement belge a dévoilé ses mesures visant à réduire les allocations de chômage. S’y ajoute une dose d’activation renforcée. Le chômeur est, de ce fait, supposé rechercher avec plus de renoncements encore un emploi qui perd progressivement tous ses attributs que la lutte sociale avait conquis. Le problème ne serait donc pas dans le manque d’emploi, il serait dans la paresse et le goût trop grand du confort des chômeurs.

Bien avant le développement capitaliste, la lutte contre les surnuméraires préoccupait déjà les puissants. Il fallait les maintenir dans leurs villages d’origine, éviter la « propagation » du fléau des sans-travail. Vint un moment où l’on se résolut à une prise en charge « publique ». C’est ainsi que, dès le 16ème siècle, l’Europe foisonne de centres de mise au travail forcé en échange de pain et, parfois, d’un toit. L’exemple révélant sans doute le plus clairement le sens de cette politique est celui d’un établissement d’Amsterdam – le Rasphaus- qui enfermait les sans-travail dans une cave qui était inondée à mesure que les indigents pompaient l’eau pour éviter la noyade. D’autres faisaient construire, puis détruire, des tours. La mise au travail et l’enfermement étaient le moyen de l’époque de lutter contre les surnuméraires.

Il faut attendre la veille de la révolution française pour voir aboutir l’idée que la grande pauvreté est une responsabilité collective et, le travail pour tous, une mission de l’Etat. Turgot et Necker pensent alors les « ateliers de la charité » qui offrent du travail d’utilité publique contre rémunération, réduite mais née de la « libre » volonté des parties. En 1790, le « comité pour l’extinction de la mendicité » estime que « la misère des peuples est un tort des gouvernements ». La suite de l’histoire est connue. Le développement du capitalisme empêche le développement d’une société bâtie sur la cohésion sociale et il faudra la lutte ouvrière acharnée et les guerres mondiales pour que la sécurité sociale réponde au constat tiré dès 1790. Mais cet héritage fond à vue d’œil.

Le surnuméraire de 2012 est à nouveau responsable de son malheur. D’autant plus qu’une réflexion troublante semble de plus en plus partagée : que faire de ces surnuméraires alors même que, « même s’il y avait de l’emploi, ils ne seraient pas assez qualifiés pour l’occuper ». La « non-employabilité » vient définitivement sceller le sort des surnuméraires. Et comme au bon vieux temps des ateliers de la charité, seuls l’économie sociale d’insertion et les emplois de transition semblent pouvoir occuper, un court laps de temps, ces « inemployables ». L’autre issue consiste à former tant et plus ces surnuméraires, oubliant ainsi que, mêmes mieux formés, l’issue n’est que trop connue… Mais chut ! Notre gouvernement a la solution : réduction des allocations de chômage et activation renforcée. Même la « charité » n’a plus bonne presse.

Dans « les métamorphoses de la question sociale », Robert Castel dénonçait, il y a plus de quinze ans déjà, le passage des politiques d’intégration aux politiques d’insertion. L’intégration vise l’homogénéisation, la cohésion, la lutte contre les inégalités, tandis que la politique d’insertion vise la discrimination positive, et agit contre le « déficit d’intégration ». Le paradoxe est que ces politiques d’insertion se sont développées à mesure que le plein-emploi était refoulé. Le sens même des politiques d’insertion, qui n’étaient pas supposées durer, est alors posé. Mais le débat n’a pas le temps de se faire que, déjà, ces politiques sont toutes entières aspirées par les tentacules de l’activation.

Et pourtant, plus encore qu’en 1790, dans une société aux richesses colossales et ou tant de besoins sont à satisfaire, quelle gaspillage d’humanité que de considérer une part croissante de société comme surnuméraire. Plus abjecte encore est la représentation de soi qu’est ici renvoyée par les « intégrés ». C’est le complexe de supériorité qui les anime et qui nous menace tous. Celui qui naît de la peur de perdre ses avantages. Celui qui masque le complexe d’infériorité et qui se traduit par la recherche de domination justifiée par le mépris de celui qui porte les germes de la « contagion ». Comment autrement justifier ce partage de rôle entre êtres constitués à la naissance des mêmes capacités. Comment justifier l’idée même de « surnuméraires » autrement qu’en justifiant à priori un état de fait qui opposerait les « inactifs » des « actifs », « eux » et « nous ».

Peut-être que l’espoir d’un sursaut est à chercher auprès des acteurs de l’insertion qui, s’ils n’ont pas oublié l’objectif premier d’intégration qui les guidait à leurs débuts, sauront revendiquer davantage qu’une cohabitation avec un système d’activation : une vraie politique de plein emploi, basée sur un partage équitable des ressources rares que sont les emplois, et qui produisent tant de richesses superflues…

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