16.06.2013

Une leçon de Turquie

imprimer
envoyer
16085
16089
16093
16094
16171
16086
16107
16091
16102
16090
16108
16096
16095
16110
commenter (14)

Le mouvement social qui déferle en ce moment sur la Turquie inspire nos éditorialistes. Les « Indignés » de Taksim mobilisent très largement leur soutien. Normal : « Qui se ressemble s’assemble ». Cette jeunesse moderne aspire à jouir des libertés qui sont notre apanage et notre fierté, à nous occidentaux qui nous sentons honorés chaque fois que, au sein de sociétés réputées arriérées, une avant-garde sociale fait des démocraties libérales son horizon désirable.

Je n’ai vraiment aucune sympathie particulière pour le Premier ministre turc et pour son parti, l’AKP « islamo-conservateur », qui se situe dans le droit fil du modèle national-autoritaire qui a toujours prévalu en Turquie sous divers avatars — qu’il s’agisse de la laïcité d’Ataturk, de l’ultra-libéralisme d’Adnan Menderes ou de la dictature militaire de Kenan Evren — et qui n’a jamais lésiné sur la censure, la répression des oppositions démocratiques, l’écrasement des minorités nationales ou l’exaltation de la supériorité ethnique turque. Sur ce seul plan, en comparaison avec ses prédécesseurs, Erdogan est loin d’être le pire, même s’il est encore fort loin des standards en matière de respect des droits humains.

Un peu partout, on compare Taksim à Tahir, le Printemps turc au Printemps arabe. Sur les images qui circulent, ce sont les mêmes couches sociales,– étudiants, classes moyennes instruites… – qui tiennent le haut du pavé. Celles-ci nourrissent leurs aspirations à partir du kit culturel cosmopolite qui se diffuse par internet et constitue désormais le bagage commun des courants « branchés » des sociétés en transition. Le mode de mobilisation aussi les rapproche : des mots d’ordre lancés à travers la toile et qui essaiment en réseaux sans quartier général où n’importe quelle consigne est reprise pour autant qu’elle réponde à l’attente, indépendamment de qui la lance.

Mais l’ordre des séquences diffère radicalement. À Tunis, au Caire, des dictatures ont été abattues par des mouvements de masse qui annonçaient le progrès social, la fin des privilèges de caste et la sécularisation/modernisation de la société. Après quoi des élections libres portèrent au pouvoir des formations conservatrices et, selon l’expression qui fit florès, l’hiver islamiste prit la suite du printemps démocratique. En Turquie, les élections ont déjà eu lieu. À plusieurs reprises, l’AKP les a gagnées, de manière de plus en plus nette. Et c’est en confrontation avec ce gouvernement incontestable que Taksim se mobilise, et non contre des dictatures vermoulues privées, au moment de leur chute, de tout soutien populaire.

Bien sûr, la légitimité démocratique d’un gouvernement ne doit pas désarmer son opposition. Aucun peuple n’est infaillible. Mais cette légitimité doit rendre modeste. Un mouvement social, éventuellement baptisé révolution, peut mobiliser des centaines de milliers de personnes. Mais le processus électoral en mobilise des millions, et celles-ci peuvent être effrayées par la radicalité d’une protestation portée par une minorité éclairée dans laquelle elle ne se reconnaît pas.

Il faut donc en finir avec une chimère : la gauche parle au nom du peuple, mais ce peuple n’est pas forcément de gauche. Quand les avant-gardes politiques ou sociétales radicalisent leur discours et accélèrent le tempo, elles se coupent bien souvent du reste du convoi.

Cette « leçon » n’est pas nouvelle en Europe. La frayeur causée dans la France profonde par la pulsion liberatrice de mai 68 a amplifié le ressac conservateur des élections de juin qui suivirent. Les manifestations massives des « Indignados » à Barcelone et à Madrid en 2011 ont préparé le succès du conservateur Rajoy. Et même le peuple grec a redonné une majorité à des formations qui refusaient l’aventure d’une rupture avec l’Union européenne. Dans des sociétés de plus en plus inquiètes devant l’avenir, la demande d’ordre et le besoin d’être rassuré l’emportent le plus souvent sur les aspirations à la justice et à l’égalité. En Turquie comme en Europe, la fraction de la population prête à prendre quelques risques pour un mieux est sans doute aujourd’hui moins nombreuse que celle qui veut conjurer tout risque de peur d’un pire. Nous sommes là au cœur du paradoxe démocratique que la gauche ne peut ignorer sous peine de connaître d’autres désillusions. Entre la peur de déplaire à quiconque et la rupture minoritaire, la voie est de plus en plus étroite.

•••

Si vous souhaitez être informé-e des nouveautés de ce blog, signalez-le en cliquant ici. Visitez aussi le site de « Tayush, groupe de réflexion pour un pluralisme actif ».

•••

imprimer
envoyer
16085
16089
16093
16094
16171
16086
16107
16091
16102
16090
16108
16096
16095
16110
commenter (14)
  • Une leçon de Turquie Posté par Marc Sinnaeve, le 21 juin 2013
    Merci, Henri, pour cette réflexion toute en nuances et en questionnement pour celles et ceux qui se revendiquent d’une gauche (plus) radicale dans leurs options (de pensée et, (...)
    Lire la suite
  • Une leçon de Turquie Posté par francesquaw, le 16 juin 2013
    Il est vrai qu’il faut se garder de fantasmer et de plaquer nos représentations politiques sur des situations que l’on connait et comprend mal. Mais ceci dit,ce n’est pas qu’une (...)
    Lire la suite
    • Une leçon de Turquie Posté par Henri Goldman, le 16 juin 2013
  • Une leçon de Turquie Posté par Philippe Hensmans, le 16 juin 2013
    Je suis assez d’accord avec toi, Henri. Attention cependant : il y a plus de journalistes et de défenseurs des droits humains emprisonnés qu’il y en a jamais eu depuis la (...)
    Lire la suite
  • Une leçon de Turquie Posté par Antoinette Brouyaux, le 16 juin 2013
    Attention à "au sein de sociétés réputées arriérées, une avant-garde sociale fait des démocraties libérales son horizon désirable." La Turquie n’est pas du tout réputée arriérée ! Et (...)
    Lire la suite
    • Une leçon de Turquie Posté par Henri Goldman, le 16 juin 2013
      • La boîte de Todd Posté par Bernard De Backer, le 17 juin 2013
  • Une leçon de Turquie Posté par Patrick Italiano, le 16 juin 2013
    Hum, Henri, vous prenez parti pour De Gaulle contre mai 68 ? La "démocratie", même manipulée, même retournée contre ceux qui y participent - pour peu qu’ils n’aient pas renoncé : (...)
    Lire la suite
    • Une leçon de Turquie Posté par Henri Goldman, le 16 juin 2013
      • Une leçon de Turquie Posté par Marcel Leurin, le 16 juin 2013
      • Une leçon de Turquie Posté par Patrick Italiano, le 16 juin 2013
    • Une leçon de Turquie Posté par Etienne, le 17 juin 2013

Avertissement

Les commentaires sont modérés a priori. Les intervenants sont priés de communiquer leur véritable identité : on débat ici à visière découverte. Bien que la polémique, même dure, soit admise et même encouragée, l’administrateur du site ne validera pas les messages dans trois cas de figure :

1. En cas de défaut manifeste de courtoisie et de recours à l’injure en lieu et place d’argument.

2. Quand le message sort trop manifestement du cadre du sujet traité.

3. Quand l’intervenant intervient de façon répétitive en utilisant ce blog comme une tribune et non comme un lieu d’échange.


Ce forum est modéré a priori : votre contribution n'apparaîtra qu'après avoir été validée par un administrateur du site.

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n'apparaîtra qu'après avoir été validée par un administrateur du site.

Un message, un commentaire ?
  • (Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.)

Qui êtes-vous ?