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La politique des faits

On ne peut pas tout faire dire ni aux faits ni aux règles de la logique ! Ces deux évidences semblent souvent perdues dans les méandres du débat politique belge où le fact-checking et le travail d’analyse scientifique ne font que des apparitions timides et espacées.

L’objectif de ce blog est simple : débusquer les affirmations sans preuve, les constats erronés et les erreurs de raisonnement en tous genres afin de rappeler, à droite comme à gauche, l’implacable verdict des faits et la rigueur de la logique. Tout ceci ne faisant bien évidemment pas obstacle à d’occasionnels billets d’humeur...

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24.12.2014

Viva for Life et la guerre du gouvernement contre les pauvres

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Par Daniel Zamora

C’est avec le sourire aux lèvres que Willy Borsus est apparu ce mardi sur le plateau de la RTBF afin de remettre un chèque de 100.000 euros du gouvernement à l’action de "lutte" contre la pauvreté Viva for Life. La pauvreté, dit il, c’est un "échec pour toute la société". La générosité fut donc le maitre mot de toute la soirée et, par extension, une occasion (qu’on imagine exempte de toute opportunisme politique) pour le gouvernement fédéral de mettre en scène sa propre politique en la matière.

Cette apparition n’est cependant pas qu’une simple opération de communication, elle symbolise une reconfiguration plus profonde des politiques sociales et de la "lutte contre la pauvreté". Loin de n’être qu’un aspect secondaire de la stratégie de la coalition au pouvoir, la pauvreté y tient une place centrale. Au fond, derrière l’emphase mise sur la pauvreté, il y a également une certaine vision de la justice sociale et de la manière dont nous devrions organiser la solidarité.

Lutter contre la pauvreté pour détruire la sécurité sociale

En réalité l’intérêt porté à la pauvreté par le gouvernement vise à transformer notre manière de concevoir la justice sociale mais également les institutions de l’Etat social. A travers les mesures de l’accord de gouvernement dans les domaines de l’assurance-chômage, de l’index, de la santé ou des pensions, le gouvernement ne peut ignorer qu’il va contribuer directement à une augmentation de la pauvreté. Son objectif n’est donc pas de réellement réduire la pauvreté, mais plutôt de la gérer.

La réponse donnée dans l’après guerre au paupérisme fut la sécurité sociale. Elle devait garantir une certaine sécurité d’existence au travers de droits acquis par le travail. Cette notion de droit était en opposition frontale avec celle, beaucoup plus individuelle, offerte par les différentes institutions d’assistance sociale (notamment les CAP, ancêtres des CPAS). Ainsi, le passage d’une conception très individuelle des problèmes sociaux (la pauvreté ou le chômage relèvent de la responsabilité individuelle) à une conception collective (les maux sociaux sont le produit d’un système économique) induit aussi une transformation des institutions. On passe de l’assistance arbitraire (on n’aide que les « bons pauvres ») à la sécurité sociale fondée sur le droit (il n’y a plus de « bons » ou de « mauvais » mais des personnes ayant des droits).

L’objectif du gouvernement Michel est simple : revenir sur cet immense progrès social d’après 45 et rétablir une lecture individuelle de la pauvreté et du chômage. La pauvreté n’est plus le produit structurel du système économique, mais celui de nos décisions, attitudes, de la paresse des bénéficiaires (ou « fraudeurs » selon l’envie). Afin de lutter contre ce fléau de la paresse et des droits qui consacrent la « culture de la dépendance », il faut donc prioritairement briser les institutions qui « protègent » les assistés. Il faut transformer les dépositaires de droits sociaux en allocataires de revenus conditionnels. Briser le droit et « responsabiliser » afin de pouvoir trier les pauvres « méritants » des « mauvais » pauvres, ceux qui « ne veulent pas » travailler.

Cette lutte « contre la pauvreté » se contentera donc de limiter les effets de ses politiques anti-sociales par de maigres budgets ayant pour objet de sauver les pauvres « méritants ». Ce lien entre destruction de la sécu et les actions visant à atténuer les conséquences de ces mesures est d’ailleurs avoué à demi mot dans l’accord de gouvernement lui-même, puisqu’on peut y lire que : « L’augmentation éventuelle du nombre de bénéficiaires du revenu d’intégration découlant de nouvelles réformes socioéconomiques aura pour conséquence que les CPAS recevront des moyens de compensation supplémentaires. » [1]

Il y est donc reconnu implicitement que les réformes prônées par le gouvernement vont produire de la pauvreté et que, dès lors, des fonds seraient débloqués (le cas échéant, par le biais d’une mise en scène à la télévision la veille de Noel !) pour pallier la « casse sociale » produite. Le problème est évidemment que ces fonds sont infiniment inférieurs aux "économies" réalisées sur les budgets sociaux.

Au fond, ce gouvernement nous vend une certaine conception de la lutte contre la pauvreté qui a pour fonction de détruire, d’une main, les mécanismes de redistribution des richesses tout en proposant, de l’autre main, quelques miettes aux pauvres « méritants » pour compenser les effets des mesures précédentes. Le graphe qui suit l’illustre de manière sans doute plus directement parlante (et non sans ironie).

Un tel glissement n’est pas totalement neuf (bien qu’il prend une dimension beaucoup plus importante aujourd’hui) et avait déjà été mis en avant par Jan Vranken dans l’annuaire sur la pauvreté de 2013. L’auteur se demandait alors si « la politique ‘directe’ en matière de pauvreté n’est (…) pas menée pour neutraliser les répercussions négatives de la politique indirecte en matière de pauvreté ? » . [2] Par politiques « indirectes », Vranken fait référence aux effets produits par toutes les autres politiques en matière de travail, de pensions, de sécurité sociale, de logement, de chômage, etc. Dans le contexte d’austérité actuel, la question est plus pertinente que jamais. Comment, en effet, ne pas observer que de nombreuses « politiques indirectes » (dégressivité des allocations de chômage, stage d’insertion, précarisation de l’emploi, baisse des pensions, blocage de l’indexation, coupes dans la santé, etc.) créent massivement de la pauvreté et que les maigres budgets de lutte contre celle-ci ne servent qu’à en modérer les effets. Dans le même sens, Vranken ajoute que, de nos jours, « les lacunes de la sécurité sociale et de la protection sociale en général sont toujours plus grandes » et mènent nécessairement à grossir les rangs des « pauvres ». Lesquels n’ont comme recours « que l’ultime filet de sécurité, bien trop fin, du revenu d’intégration. »

Une lutte contre la pauvreté sans redistribution des richesses

Dans cette perspective, il ne s’agit plus tant d’infléchir la dynamique de creusement des inégalités que d’« activer », « responsabiliser », « contrôler » les pauvres. Le problème n’est plus de lutter contre contre les inégalités sociales que de distinguer les pauvres « méritants » des « fraudeurs ». Sur ce plan, les choix du gouvernement sont tout à fait cohérents : c’est prioritairement l’activation, la remise au travail et la lutte contre la « fraude sociale ». L’objectif réel est donc clair. Il s’agit, pour le gouvernement, de détruire toute notion de droit social et de lui substituer une aide conditionnelle qui peut facilement être retirée si l’allocataire n’adopte pas l’attitude requise face aux emplois précaires qu’on lui offre.

L’ambition du gouvernement est donc simple. Permettre aux plus riches d’être encore plus riches en détruisant les mécanismes de sécurité sociale tout en aidant, de manière ciblée, les pauvres « méritants ». Pour les autres, ils n’ont qu’à se lever plus tôt le matin. La "générosité" sera donc bien le maitre mot de ce gouvernement.

[1] Accord de gouvernement, p. 60

[2] Jan Vranken, Willy Lahaye, Emilie Charlier, “Naviguer à contre courant avec des rames trop courtes ? Crise de la politique en matière de pauvreté durant la crise” in : Jan Vranken, Willy Lahaye, Isabelle Pannecoucke, Ronan Van Rossem (eds.), Annuaire pauvreté en Belgique 2013, ACCO, Leuven, 2013, p.142.

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  • Viva for Life et la guerre du gouvernement contre les pauvres Posté par cerise, le 30 décembre 2014
    Beurk.... est-ce que ceci signifie qu’en soutenant des actions telles que Viva for Life, on soutient finalement cet horrible système décrit ici plus haut ???? Qu’on ferait mieux (...)
    Lire la suite

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