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Le blog d’Henri Goldman

Chronique généraliste de l’actualité politique, avec quelques accents : questions interculturelles, migrations, conflit israélo-palestinien, Bruxelles…


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30.03.2011

Voile intégral : un dangereux précédent

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C’est reparti : l’interdiction du voile intégral repasse au Parlement belge. Après un premier galop en commission, celui-ci va très probablement confirmer la décision prise en avril 2010, à l’unanimité moins deux abstentions de socialistes flamands. Seul le groupe Ecolo-Groen a manifesté des réticences [1]. Peu de chances que ça fasse le poids. [2]

Ce qui est insupportable dans cette affaire, c’est de se sentir obligé d’intervenir sur une question complètement accessoire, mais qu’une paranoïa obsessionnelle a gonflé artificiellement. Faut-il dire que je n’ai pas une once de sympathie pour une pratique de type sectaire qui isole complètement des êtres humains en les transformant en fantômes ambulants et que j’enrage de devoir consacrer à mon tour de l’énergie pour dénoncer cette mauvaise action qui en préfigure d’autres. Car même si le port du voile intégral n’a rien à voir avec l’islam tel qu’il est pratiqué par l’immense majorité des musulmans, sa mise hors la loi est un coin enfoncé dans une liberté fondamentale. Je crains que ce geste n’en préfigure d’autres, de la même inspiration.

Bien sûr, aucune liberté n’est absolue. Et, comme le précise la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’Homme [3], « la liberté de manifester sa religion ou ses convictions ne peut faire l’objet d’autres restrictions que celles qui, prévues par la loi, constituent des mesures nécessaires, dans une société démocratique, à la sécurité publique, à la protection de l’ordre, de la santé ou de la morale publiques, ou à la protection des droits et libertés d’autrui ».

Sommes-nous dans ce cas de figure ? Non, répondent en chœur toutes les autorités morales sollicitées. Toutes refusent de mettre le doigt dans un engrenage liberticide dont on connaît la pente dangereuse. J’ose espérer que les parlementaires attachés aux droits humains prendront connaissance de leur argumentaire avant de voter.

Amnesty International Belgique (22 avril 2010).

Human Rights Watch (24 avril 2010), dans un texte joliment titré Comment ne pas libérer les femmes ?.

• La Ligue des droits de l’Homme (30 avril 2010). Lire aussi la position de la LDH française.

• La Ligue de l’enseignement française (ce pilier historique de la laïcité).

Thomas Hammarberg, commissaire aux droits de l’Homme du Conseil de l’Europe, (27 mai 2010).

• L’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, (25 juin 2010).

• Et même une association aussi sourcilleuse que la Fédération nationale de la Libre pensée (France), qui refuse de « réduire drastiquement le domaine où s’exerce la liberté de conscience » (17 octobre 2010).

• De son côté, le Centre pour l’égalité des chances et la lutte contre le racisme s’interrogeait « sur la validité de l’outil juridique retenu par le Législateur » (18 mai 2010). Il recommande de saisir préalablement le Conseil d’État pour éviter tout déboire, mais cette précaution n’est semble-t-il même pas envisagée.

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Enfin, je vous invite à prendre connaissance de la décision remarquablement motivée du Tribunal de police de Bruxelles du 26 janvier 2011 à propos d’une affaire de niqab dans la commune d’Etterbeek (Bruxelles). Cette décision devrait inspirer tout législateur sérieux. (Cliquer sur le carré vert pour l’ouvrir.) [4] [5]

•••

Mais pour conclure, je reprendrai l’essentiel d’un autre billet, celui-là posté sur son blog par une des avocates les plus constantes de la « laïcité à la française », à savoir Caroline Fourest. Une fois n’est pas coutume, je suis largement d’accord avec elle. [6].

« On aimerait qu’aucune femme n’ait jamais l’idée saugrenue de se cacher pour plaire à Dieu. On aimerait qu’aucun homme n’ait jamais envie de couvrir sa femme, comme une voiture ou un canapé, pour se l’approprier. On aimerait que ce débat, difficile et compliqué, se déroule dans une époque enchantée, où il n’y aurait ni polémique opportuniste sur l’identité nationale ni vote suisse contre les minarets. On aimerait vivre dans un monde où il n’existerait ni intégrisme pour nourrir le racisme ni racisme pour nourrir l’intégrisme. On aimerait…

Mais s’il suffisait de claquer des doigts pour vivre dans un monde idéal, cela se saurait. Le débat sur le voile intégral est là, il faut bien le mener. Il est là parce que des parlementaires s’en sont emparés, ce qui n’est pas absurde en démocratie, mais surtout parce que le voile intégral choque. Ce qui est plutôt rassurant pour un pays attaché à l’égalité. Il faut une sacrée dose de différentialisme, le frère jumeau du racisme, pour ne ressentir aucun frisson en voyant des ombres de femmes hanter certains quartiers comme si nous étions en Arabie saoudite. Espérons que l’on ne s’y habitue jamais.

Peut-on, pour autant, tout régler par l’interdit ? C’est là que le débat devient plus complexe. Il est possible d’interdire un signe religieux inégalitaire à l’école publique, au nom de sa vocation émancipatrice. Ainsi que dans les services publics et les lieux représentant la République, à cause de cette symbolique. (Sur ce point, nous divergeons - HG.) Mais dans la rue ? Ici, le choix d’un individu – fût-il aliénant – prime. Tant qu’il ne nuit pas à la sécurité ou à l’« ordre public ».

Une loi symbolique contre le voile intégral aurait l’inconvénient d’être particulariste et prendrait le risque d’être inapplicable. Pourquoi interdire le voile intégral mais pas le port du masque en période de grippe A ? À cause de la dignité des femmes ? Mais alors, pourquoi ne pas interdire le voile simple ? Ne porte-t-il pas atteinte à la dignité des femmes ? Et si on interdisait le voile simple dans la rue, pourquoi ne pas interdire tout signe politique tendancieux ? Evitons ce cercle infernal, et cherchons l’efficacité.

Dans cette affaire, il faut dissocier deux choses : les raisons pour lesquelles on souhaite combattre le voile intégral (la dignité des femmes) et celles que l’on peut invoquer pour restreindre cet uniforme sectaire (la sécurité). C’est ce que permettrait la combinaison intelligente d’une résolution solennelle avec une série de règlements plus généraux, concernant le devoir de s’identifier. (…)

Dans de nombreux cas de figure – que ce soit pour aller chercher son enfant, un colis à la poste, prendre le bus, entrer dans un magasin ou dans une zone placée sous vidéosurveillance –, une femme en voile intégral doit accepter de s’identifier sous peine d’être verbalisée. En dehors de ces situations, libre à elle de porter un voile pour se protéger de la colère d’un dieu misogyne, ou de la grippe A. Libre aux autres de continuer à dire ce qu’ils en pensent. »

J’invite ceux de nos parlementaires qui considèrent Caroline Fourest comme une référence à bien réfléchir à ses propos. S’ils finissent par en prendre le contrepied, la pente où ils s’engagent risque bien de les conduire insensiblement de Caroline à Marine.

•••

[1] Au sein de ce groupe siège désormais Eva Brems, ancienne présidente d’Amnesty Vlaanderen qui a pris position contre l’interdiction sous sa présidence.

[2] Voir ici la dépêche Belga.

[3] Article 9.2

[4] Merci à Me Inès Wauters qui a obtenu cette décision.

[5] Lire aussi la proposition de circulaire rédigée par le collectif neutralité.be.

[6] Pour consulter ce billet in extenso, c’est ici.

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  • Voile intégral : un dangereux précédent Posté par Luc Delval, le 31 mars 2011
    Ecolo-Groen a tenté une petite manoeuvre de retardement du débat en commission, mais - a tenu à faire savoir un porte-parole du groupe - n’ayant pas été suivis ses élus ont " voté (...)
    Lire la suite

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