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15.12.2010

Y a t-il des minorités en Belgique ?

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Le rapport final des Assises de l’interculturalité, rendu public le 8 novembre, a ouvert un débat intéressant qui concerne la communauté juive, même si ce n’est pas cette question qui fut au cœur des principales réactions. Cette question est : y a t-il des minorités en Belgique ? En 2005, le rapport de l’ancêtre des Assises, la Commission du dialogue interculturel (CDI), proposait de nommer « minorités culturelles » la population cible de ses recommandations. Il ne s’agit pas, précisait la CDI, « d’enfermer les individus dans des identités closes sur elles-mêmes, mais au contraire de faire reconnaître la complexité et la richesse de la situation où ils se trouvent. » En 2010, les Assises reprennent le même raisonnement, en précisant : « Ces minorités n’existent pas de façon figée. Elles doivent leur existence au libre choix des personnes qui s’en revendiquent, tout en étant conditionnées “de l’extérieur” par le regard que la société en général porte sur elles. » Et de souligner que « c’est un droit individuel des personnes d’affirmer une identité collective si elles le souhaitent et d’inscrire cette identité dans l’espace public. »

Or, ce concept de « minorités » est contesté. Dans une note minoritaire annexée au rapport des Assises, Édouard Delruelle, directeur adjoint du Centre pour l’égalité des chances et la lutte contre le racisme, indique qu’il « regrette que le Rapport avalise la vision d’une société divisée entre une “majorité” culturellement dominante et des “minorités” qui ne seraient pas suffisamment reconnues en tant que telles. » Dans une carte blanche publiée dans Le Soir du 10 novembre, Felice Dassetto – sans doute le spécialiste belge de l’islam le plus respecté – enfonce le clou : « Si on parle d’islam, la distinction majorité/minorité est tout aussi aveugle. Si l’islam est une minorité, qui incarne la majorité ? (…) Des jeunes musulmanes et musulmans de troisième, quatrième générations, qui recherchent à se vivre comme musulmans européens, vont-ils être figés dans une catégorie minoritaire, extérieure à la majorité nord-européenne ? »

Ces critiques seraient justifiées… si le rapport des Assises développait une vision « multiculturaliste » de la société. Le modèle « multiculturaliste » postule que la société est structurée en « communautés » qui existent a priori et auxquelles les individus sont assignés. Ces communautés constituent alors des paliers intermédiaires dans la citoyenneté globale par lesquels il est obligatoire de transiter. Le plus bel exemple d’un tel modèle est… la Belgique actuelle, avec ses trois Communautés constitutionnelles. À l’opposé, le modèle « républicain » considère que l’assimilation culturelle est l’horizon naturel de toutes les trajectoires migratoires et qu’il ne faut surtout pas faire obstacle à cette évolution, et donc surtout ne rien faire qui puisse encourager le développement séparé. Prototype bien connu et en fait unique en son genre : la France.

Il existe pourtant un troisième modèle : le modèle « libéral », qui reconnaît aux personnes un droit individuel à l’affirmation collective. Ni obligation de se conformer au modèle culturellement dominant, ni assignation identitaire. Il affirme que la liberté ne s’exerce pas dans une société abstraite mais qu’elle doit permettre et rendre pratiquement possible l’affirmation de solidarités électives. Dans un tel modèle, il peut y avoir des minorités… sans majorité : à une affirmation forte ne répond pas une contre-affirmation de même nature. Ainsi, il est probable qu’en matière religieuse, à côté des croyants et des athées, il y a sans doute au moins autant d’indifférents vaguement agnostiques pour qui la question n’est ni importante ni structurante. Dans le même ordre d’idée, le fait qu’il puisse exister une « minorité juive » ne signifie pas qu’il existe une « majorité non juive » de même nature : une « identité non juive », ça n’a aucun sens.

Le terme de « minorité » est plus neutre que celui de « communauté », qui est pourtant le plus usité dans le langage courant. Ce dernier terme suggère une organisation collective, alors qu’on peut très bien vivre une situation minoritaire de manière individuelle ou familiale, ou simplement à travers une différence objective (la couleur de peau, le patronyme) perçue par le monde extérieur et qui finit par réagir en retour sur l’identité personnelle. En règle générale, une « communauté » est donc plus étroite qu’une « minorité ». Selon cette distinction, il existerait en Belgique une « minorité » juive d’environ 40000 personnes identifiables comme juives et assumant cette identité à des degrés variables, tandis qu’il existe bien une communauté juive structurée en cercles concentriques et fréquentée par un nombre nettement plus restreint de personnes.

De fait, seule la communauté juive correspond à ce modèle. Les « communautés » marocaine, turque, voire « arabo-musulmane » ne sont que des énoncés sociologiques, puisqu’elles ne disposent d’aucune organisation communautaire avec ce que ça implique de délimitation de ses « affiliés » et de leadership légitime. C’est bien d’ailleurs parce que ces communautés sont, dans ce sens, inexistantes, que la Flandre ne reconnaît pas des communautés mais bien des minorités. Celles-ci se manifestent par une myriade de zelforganisaties (plus de 1000) qui peuvent être reconnues et subventionnées sur base d’une identité ethno-culturelle affirmée, comme l’établit le décret flamand sur les minorités ethno-culturelles (1998). Ces associations sont rassemblées dans le Minderhedenforum (Forum des minorités) qui est l’interlocuteur légitime des autorités pour tout ce qui concerne les questions de diversité culturelle. Il s’agit bien d’un modèle libéral, puisqu’il ne reconnaît que des associations et pas des communautés structurées où des « majorités communautaires » auraient le pouvoir de délégitimer des courants minoritaires.

La position de la communauté juive (dans le sens de « communauté organisée ») par rapport à ce modèle est totalement paradoxale. Contrairement aux autres minorités, elle est structurée en communauté pyramidale et s’est dotée d’un leadership bicéphale qui prétend s’exprimer au nom de tous les Juifs : le Forum der Joodse organisaties à Anvers et le CCOJB à Bruxelles. La communauté juive d’Anvers présente d’ailleurs un modèle presque chimiquement pur de « communautarisme », avec développement séparé à tous les étages : habitat, école, santé, travail, loisirs. Et pourtant, ni le Forum anversois ni ses composantes ne se sont affiliées au Minderhedenforum, histoire de bien manifester que la minorité juive n’a rien à voir avec les autres minorités. Un choix lourd de conséquences. À Bruxelles, une communauté juive très largement sécularisée fait désormais la promotion d’une identité laïque sourcilleuse sur le modèle républicain français, ce qui est tout de même un peu singulier pour des associations qui cultivent – de façon tout à fait légitime – la différence juive.

À l’opposé, le rapport des Assises nous propose une lecture « libérale » de la société dans laquelle les Juifs devraient pourtant pouvoir aisément se reconnaître : une société où des minorités de fait ou de choix peuvent se manifester au grand jour sans que personne n’y soit assigné ou ne puisse en être exclu d’autorité. Cette option devrait les rendre plus sensibles aux demandes de reconnaissance des autres minorités, moins bien dotées qu’eux en capital social. Tout ce qui peut donner l’impression que la minorité juive est d’une essence différente des autres minorités est un poison pour le présent et l’avenir.

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Ce texte a été rédigé pour le numéro de janvier de Points critiques, le mensuel de l’Union des progressistes juifs de Belgique.

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