16.06.2008

Titres-sévices

imprimer
envoyer
commenter

Ce n’est plus un succès, c’est un triomphe : 87 000 emplois créés, 450 000 utilisateurs, 1500 entreprises actives, 50 millions de chèques utilisés en 2007… et un coût de 750 millions d’euros pour les pouvoirs publics [1].

Et qu’importe si une bonne partie de ces emplois créés dans le système des titres-services sont précaires, si plus de la moitié ont été appropriés par des entreprises privées commerciales, qui se font de beaux bénéfices sur le dos des travailleuses et de l’argent public ; peu importe qu’avec une moyenne de 24 heures/semaine (quand l’employeur est une entreprise d’intérim, 44% des travailleuses ont un contrat inférieur à un tiers-temps, ce qui demande une dérogation par rapport à la législation du travail), ils ne permettent guère d’obtenir un salaire décent, donc une vie autonome ; et peu importe encore si, consacrés aux tâches ménagères, ils occupent à 98% des femmes, les renvoyant ainsi à leur rôle traditionnel ; ni encore qu’à ce coût-là, les pouvoirs publics pourraient créer, dans un secteur qui crie famine, de vrais emplois d’aides-ménagères et familiales — des emplois dans des conditions plus décentes pour les travailleuses et où le coût pour l’usager dépend des revenus (moins d’un euro l’heure pour les plus pauvres)…

Et l’on ne dit rien d’autres dérives, aussi cachées que probables : quand on connaît l’importance des violences au travail, dont certaines, comme le harcèlement sexuel, touchent particulièrement les femmes ; quand on sait que la défense contre ces violences est encore plus difficile dans le cadre d’une relation individuelle que dans un cadre collectif, on imagine ce qui doit se passer derrière les portes et les machines à laver — ou plutôt non, on ne l’imagine pas : les études triomphalistes n’en pipent mot, forcément, la question n’ayant pas été posée !

Non : 87 000 emplois, n’importe lesquels, dans n’importe quelles conditions, ça c’est du solide.

De l’imagination, que diable !

Qu’importe donc tous les autres détails ! Le dispositif est un succès, on ne parle que de l’étendre. Bricolage, jardinage, gardiennage (d’enfants)… Voyons messieurs et (hélas) mesdames les promoteurs/trices, quel manque d’imagination !

Car les ressources sont infinies. Tenez, un beau métier tombé en désuétude, et qui pourrait attirer des travailleurs non qualifiés : cireur de chaussures ! Ah non, cireur de chaussures, ça a une connotation « servitude », voire racisme, à éviter. Bizarre, quand même : pourquoi serait-il plus « servile » de cirer les pompes des autres que de ramasser leurs crasses… ?

Bon, prenons un métier plus digne alors, par exemple : chauffeur. On n’y pense pas, c’est pourtant tout bête. Vous avez un déplacement à faire, sans vouloir user votre véhicule ni vous casser la tête pour trouver une place de parking ? Il faut conduire vos enfants à l’école, à un goûter d’anniversaire, au foot… ? Le chauffeur est là, sur simple coup de fil, pour 5 euros l’heure. Naturellement, il n’est rémunéré que pour les minutes effectivement roulées, mais ni pour le temps d’attente, ni pour ses propres trajets (pas plus que les travailleuses en titres-services de la plupart des sociétés commerciales ne sont rémunérées pour leurs déplacements, ni pour les jours fériés). Et sa livrée, sa casquette et ses gants bancs sont naturellement à sa charge (comme le sont les vêtements de travail dans la plupart de ces mêmes entreprises…)

Comme pour les kangourous...

Quant à ceux parmi nos lecteurs, qui ont fait appel ponctuellement ou même régulièrement aux titres-services — il doit bien y avoir, sur près d’un demi million d’utilisateurs — inutile de vous cacher : personne n’est parfait. Il peut arriver aux meilleurs d’acheter un pyjama « made in India, by children probably » (même si ce dernier détail n’est pas repris sur l’étiquette) ou de craquer pour un steak de kangourou (malgré l’affreuse empreinte écologique que laisse cet élégant animal en sautant dans votre assiette). Mais on n’en revendique pas pour autant l’importation de kangourous par charters entiers ni l’extension du travail des enfants. Nuance…

[1] Voir l’étude d’Idea Consult, et les comptes-rendus de la presse, comme La Libre Belgique du 13 juin 2008 : « Beau succès pour les titres-services ».

imprimer
envoyer
commenter

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n'apparaîtra qu'après avoir été validée par un administrateur du site.

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n'apparaîtra qu'après avoir été validée par un administrateur du site.

Un message, un commentaire ?
  • (Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.)

Qui êtes-vous ?