Pour une bonne partie des laïcs, notamment féministes, Tariq Ramadan est un individu infréquentable. Celui qui a plaidé face à Sarkozy pour un « moratoire sur les lapidations », celui qui, même lorsqu’il prône la tolérance et se pronconce contre les mariages forcés, est accusé de « double discours » : l’un, ouvert et moderne, à l’intention des näifs occidentaux, l’autre, aux accents fondamentalistes, destiné aux siens.
Il se fait qu’un peu par hasard, j’ai assisté à une rencontre |1| avec Tariq Ramadan, sans caméras ni micros, sans le moindre journaliste à l’horizon pour relayer le message du « maître ». D’un côté, une vingtaine de ses amis, dont le très médiatique professeur de religion Yacob Mahi, qu’on entend souvent dans les débats télé, ainsi que plusieurs femmes, toutes avec un foulard, parfois très « sage » mais chez d’autres, vif, coloré, je dirais presque « sexy ». De l’autre côté de la table, en invités inattendus, une dizaine de représentants d’associations d’homosexuels.
« Ni Belges, ni hétérosexuels »
L’homosexualité est un de ces « problèmes de société » perturbateurs pour toutes les religions — bouddhisme compris, n’en déplaise aux fans du dalaï lama |2|. Décider de l’aborder de front, avec les personnes concernées plutôt qu’en seule compagnie de ses propres préjugés, est une démarche aussi rare que courageuse.
Les représentants de Merhaba sont particulièrement bien placés pour le savoir. Cette association de gays et lesbiennes propose accueil et rencontres pour tous ceux qui, selon l’expression de la psychologue qui les écoute, « ne se sentent ni Belges ni hétérosexuels », ne trouvant comme identité que cette double négation. Ils sont principalement d’origine maghrébine ou turque, mais pas seulement. Rejetés par leur communauté, en conflit avec leur propre foi s’ils sont croyants, ils ne se sentent pas non en accord avec la représentation occidentale de l’homosexualité.
On a pu entendre des témoignages accablants : ce jeune qui s’est confié à un imam pour lui demander comment concilier sa foi et son orientation sexuelle et s’est entendu répondre que la seule solution pour lui serait le suicide. Ou cet autre à qui un médecin expliquait que Dieu se trompait parfois dans ses créations... Ou encore ce gay venu courageusement témoigner devant un public de femmes musulmanes, à qui l’une d’elles a lancé : « J’aurais préféré que tu aies des relations sexuelles avec un chien ». Autant de « baffes » destructrices pour des jeunes qui cherchent leur identité.
On a entendu aussi le témoignage bouleversant d’une jeune musulmane travaillant pour une association d’éducation qui, ayant appris qu’une de ses collègues vivait avec une femme, est allée voir la direction pour demander son licenciement. Aujourd’hui, ces deux-là sont assises côte à côte. Celle qui ne pouvait pas imaginer qu’une lesbienne puisse travailler en contact avec des enfants a fait tout un cheminement, qui l’amène à aborder la question de l’homosexualité dans son travail, au risque de provoquer des conflits avec son public ou même des membres de sa famille. Et aux parents qui rejetteraient un enfant homosexuel, elle lance : « Vous dites que vous avez peur de Dieu, mais en réaité vous avez peur du jugement des voisins! »
Serrer la main du « diable »...
Et Tariq Ramadan ? Il a peu participé à la discussion, il se contentait de distribuer la parole. Il a bien affirmé l’impossibilité, pour l’islam, de « promouvoir l’homosexualité », mais aussi sa volonté d’ouverture et d’écoute. Cette idée de « promotion » reste bien ancrée alors que, quand on voit le prix que paient beaucoup d’homosexuels pour vivre leur vie, tout simplement, on comprend qu’elle n’a pas vraiment besoin d’être « promue ». C’est là une de ces réactions qui laisse ouverte la question de savoir si le message est bien passé ; mais en tout cas, l’attention et l’écoute étaient là, comme en témoignent l’atmosphère à la fois studieuse et chaleureuse et les nombreuses questions.
Athée convaincue, ayant même une sainte horreur pour tout ce qui est communautaire, j’avoue avoir ressenti cette rencontre comme à la fois un peu surréaliste et terriblement émouvante. Et je me demandais, en sortant, tandis que je serrais la main de Tariq Ramadan qui nous remerciait d’être venus, si j’avais été une victime de plus de son « charme vénéneux » ou si, tout simplement, la vie n’était pas beaucoup plus complexe que tous nos beaux principes. Et où est la grande autorité morale catholique ou juive qui aurait su faire preuve de la même ouverture d’esprit, pour provoquer ce type de rencontre, non pas dans l’idée d’« accueillir les frères et soeurs souffrants », mais pour chercher ensemble comment, chacun dans sa position, on peut essayer de faire un pas vers l’autre et même chercher des réponses communes pour aider les gens à vivre ?
Alors oui, sauf à se résigner à couper les ponts avec toute une partie de la population, oui, il faut accepter de parler, fût-ce avec le « diable ».