8.06.2008

Les deux laïcités

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À peine publié, l’ouvrage « Du bon usage de la laïcité » (éd. Aden) fait débat. (Pour une présentation du livre, voir par exemple sur le site belgo-marocain Wafin. Ou encore sur le site de La Libre Belgique.) Ce recueil de textes, composé par Nadine Rosa-Rosso et Marc Jacquemain (par ailleurs membre du comité éditorial de POLITIQUE), s’emploie à contrer les partisans de la « laïcité de combat » au nom d’une autre conception de la laïcité. [1]

La porte d’entrée de l’ouvrage est le désir de ses promoteurs de répondre de façon argumentée à une pétition revendiquant une loi « à la française » sur l’interdiction des signes religieux à l’école. (On peut lire la pétition ici.) On sait qu’en Belgique, cette question est rendue complexe par l’existence d’un important réseau libre qui scolarise la majorité des enfants et qui ne serait pas concerné par une éventuelle loi. Dans ce pays, on a donc opté pour une solution empirique : l’autonomie de décision de chaque établissement, quel que soit son réseau. Avec pour résultat que les écoles interdisent l’une après l’autre le port du foulard islamique (car c’est bien de cela qu’il s’agit), au point que celles qui l’autorisent encore font de plus en figure d’exception… et de base de repli pour les exclues des autres établissements. On se retrouve dans les faits dans une situation identique à celle qu’aurait instituée une loi d’interdiction généralisée, mais sans que personne n’en ait pris et donc n’en assume la responsabilité politique. D’un point de vue démocratique, c’est pire.

Mais la question du foulard à l’école n’est sans doute pas la plus emblématique pour départager les partisans des « deux laïcités » (pardon pour le raccourci). La question de l’autonomie des adolescentes et de leur capacité de discernement vient brouiller le débat. Cette question en recoupe une autre qui concerne, elle, la pédagogie scolaire. Quarante après la pulsion libératrice de mai 68 (au cas où ça vous aurait échappé), les tenants d’un retour à l’Ordre et à la Loi dans l’école tiennent le haut de pavé, tandis que les partisans de pédagogies plus attentives à la parole de l’enfant et de l’adolescent rasent désormais les murs.

Le débat le plus significatif a démarré en Flandre, et il contaminera à court terme le reste du pays. Il concerne le port du foulard pour les agents des services publics en contact avec le public. (Aucun problème pour celles qui n’ont aucun contact avec lui.) À l’initiative de son bourgmestre SP.A Patrick Janssens, la Ville d’Anvers a voté l’interdiction, suivie de Gand, Lokeren, Ninove, Lierre. Puis, le mécanisme a été bloqué à Louvain, à Malines et dans le Limbourg. Sauf dans le cas d’Anvers, les socialistes flamands se sont partout opposés à la mesure, de concert avec Groen ! [2] Du coup, elle a dû chaque fois compter, pour être adoptée, sur les voix du Vlaams Belang qui crie victoire dans son combat contre l’« islamisation de l’Europe ».

En Flandre, autour de cette question qui touche à la conception de la neutralité de l’État, on voit clairement comment se sont situées la gauche et la droite (le CD&V variant selon les lieux). Du côté francophone, les lignes sont beaucoup moins tranchées et, sous l’influence à de la laïcité « à la française », la gauche est profondément divisée.

Conflit de valeurs ? Assurément. Pour ma part, il me semble que l’engagement à gauche doit privilégier un critère basique : le refus de la domination d’êtres humains par d’autres. Même s’il y a sans doute des dominations croisées, je n’ai pas de doute pour identifier ici les dominants et les dominés à titre principal. Quant aux femmes musulmanes qui sont, pour certaines d’entre elles, doublement dominées, elles n’ont sûrement pas besoin qu’on décide à leur place de ce qui est bon pour elles. Quand on cherche à « émanciper » des personnes contre leur gré et hors de leur propre mouvement, cela s’appelle du despotisme éclairé. Au regard de l’histoire, ça n’a jamais fonctionné.

[1] J’ai également contribué à ce recueil, par une contribution légèrement décalée intitulée « Egaux en dignité. Les chemins tortueux de l’émancipation ». Elle est publiée dans le numéro de juin de POLITIQUE et bientôt disponible en ligne sur ce site.

[2] Voir aussi, dans le numéro de juin de POLITIQUE et donc bientôt sur ce site, l’analyse de Meyrem Almaci, députée fédérale d’Anvers et membre de Groen !.

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  • Les deux laïcités Posté par Sidd-Artha, le 12 juin 2008
    Ce qui me gène dans ce politically correct libertaire(tu te refère même à Mai 68) c’est qu’au final on légitime l’idée fausse que le port du foulard a un fondement religieux musulman (...)
    Lire la suite
    • Ce que le foulard n’est pas Posté par Henri Goldman, le 12 juin 2008
  • Les deux laïcités Posté par Francis Martens, le 9 juin 2008
    Tout à fait d’accord, Henri ! Merci. On ne pourrait mieux dire. Le monde des bonnes intentions est pavé de « Je veux ton bien, je l’aurai » pas forcément émancipateurs... Dans le (...)
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