La protestation sociale relative au pouvoir d’achat monte comme une marée depuis plus d’un an. À peine Sarkozy avait-il déclaré qu’il serait « le président du pouvoir d’achat » qu’il se pavanait avec ses amis rupins, leurs yachts, leurs montres Rolex, leurs stylos Mont-Blanc et leurs épouses en papier glacé. Cet étalage impudique de richesses est une véritable insulte, non seulement à la misère, mais aussi au travail. Face à l’arrogance de cette nouvelle noblesse de la finance, la moindre des choses de la part du tiers-état était bien de manifester qu’il ne resterait pas humblement à sa place. Qu’il n’accepterait pas sans broncher que la part des salaires dans le revenu national soit en chute libre. C’est une question d’équité, mais encore plus de dignité.
Mais peut-on pour autant affirmer que la baisse du pouvoir d’achat est « absolue » — c’est-à-dire en mettant mécaniquement en relation les salaires et les prix des produits de première nécessité — ou seulement relative — par rapport à la richesse globale, en tenant compte de l’évolution des modes de vie et en fonction de nouveaux standards de consommation telle que la société (ou plus exactement le marché) les produit en permanence ? Surtout en Belgique où un mécanisme unique en Europe de liaison des salaires à l’indice des prix (l’index) préserve le pouvoir d’achat des salariés. Ce n’est qu’à la marge du salariat traditionnel que la baisse du pouvoir d’achat peut se prouver. Mais cette marge augmente. L’emploi salarié de type fordiste (au sein de grandes entreprises pratiquant le dialogue social) est en régression, la précarisation des emplois et la filialisation qui déqualifie (le syndrôme GB Express |1|) ainsi que le développement des temps partiels contraints plongent de nombreux travailleurs dans l’inquiétude du lendemain. Les écarts de revenus augmentent, même à l’intérieur du salariat. Le salaire médian baisse, même si le salaire moyen reste stable |2|.
Réduire le taux de TVA?
Cette polémique est vaine. Que la baisse du pouvoir d’achat soit absolue ou relative, le développement des inégalités sociales est un poison pour la démocratie. Mais cette polémique en cache désormais une autre, plus intéressante. S’il faut prendre des mesures pour doper le pouvoir d’achat, celles-ci doivent-elles être neutres par rapport aux habitudes de consommation, ou bien est-il légitime d’en profiter pour réorienter cette consommation vers des comportements plus écologiquement responsables ? Le point de vue développé par Philippe Defeyt avec sa casquette d’économiste de l’Institut pour un développement durable, à propos d’une éventuelle baisse de la TVA sur l’énergie (voir ici et là les principaux arguments pour et contre) a mis le feu aux poudres. |3|
Si la culpabilisation des plus pauvres (coupables, par exemple, de polluer avec leur vieilles bagnoles d’occasion plus que les nouveaux 4x4 à technologie de pointe) est un scandale moral, les dispenser de toute responsabilité face aux générations futures n’est sûrement pas un service à leur rendre. De la même façon que les Européens n’ont aucun droit à empêcher les Chinois de polluer autant qu’eux. Sauf que s’ils devaient le faire, nous sommes tous morts.
Il faut donc penser simultanément la lutte contre les inégalités et la diminution de la pression écologique. Entre ces deux objectifs, il serait inconvenant de mettre une priorité. Ainsi, il y a plusieurs formules techniques susceptibles de compenser pour les bas revenus la hausse du prix de l’énergie d’une autre façon qu’en maintenant son coût à un niveau aussi bas que par le passé, et ce à impact équivalent pour les finances publiques. Je ne suis pas sûr que la formule d’un abaissement linéaire du taux de TVA sur l’énergie de 21% à 6%, avancée notamment par les organisations syndicales dans leurs propositions concernant le pouvoir d’achat, ait été vraiment réfléchie jusqu’au bout.