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Controverse sur le pouvoir d’achat

Billet posté le dimanche 15 juin à 17:37 par Henri Goldman.

La protestation sociale relative au pouvoir d’achat monte comme une marée depuis plus d’un an. À peine Sarkozy avait-il déclaré qu’il serait « le président du pouvoir d’achat » qu’il se pavanait avec ses amis rupins, leurs yachts, leurs montres Rolex, leurs stylos Mont-Blanc et leurs épouses en papier glacé. Cet étalage impudique de richesses est une véritable insulte, non seulement à la misère, mais aussi au travail. Face à l’arrogance de cette nouvelle noblesse de la finance, la moindre des choses de la part du tiers-état était bien de manifester qu’il ne resterait pas humblement à sa place. Qu’il n’accepterait pas sans broncher que la part des salaires dans le revenu national soit en chute libre. C’est une question d’équité, mais encore plus de dignité.

Mais peut-on pour autant affirmer que la baisse du pouvoir d’achat est « absolue » — c’est-à-dire en mettant mécaniquement en relation les salaires et les prix des produits de première nécessité — ou seulement relative — par rapport à la richesse globale, en tenant compte de l’évolution des modes de vie et en fonction de nouveaux standards de consommation telle que la société (ou plus exactement le marché) les produit en permanence ? Surtout en Belgique où un mécanisme unique en Europe de liaison des salaires à l’indice des prix (l’index) préserve le pouvoir d’achat des salariés. Ce n’est qu’à la marge du salariat traditionnel que la baisse du pouvoir d’achat peut se prouver. Mais cette marge augmente. L’emploi salarié de type fordiste (au sein de grandes entreprises pratiquant le dialogue social) est en régression, la précarisation des emplois et la filialisation qui déqualifie (le syndrôme GB Express |1|) ainsi que le développement des temps partiels contraints plongent de nombreux travailleurs dans l’inquiétude du lendemain. Les écarts de revenus augmentent, même à l’intérieur du salariat. Le salaire médian baisse, même si le salaire moyen reste stable |2|.

Réduire le taux de TVA?

Cette polémique est vaine. Que la baisse du pouvoir d’achat soit absolue ou relative, le développement des inégalités sociales est un poison pour la démocratie. Mais cette polémique en cache désormais une autre, plus intéressante. S’il faut prendre des mesures pour doper le pouvoir d’achat, celles-ci doivent-elles être neutres par rapport aux habitudes de consommation, ou bien est-il légitime d’en profiter pour réorienter cette consommation vers des comportements plus écologiquement responsables ? Le point de vue développé par Philippe Defeyt avec sa casquette d’économiste de l’Institut pour un développement durable, à propos d’une éventuelle baisse de la TVA sur l’énergie (voir ici et les principaux arguments pour et contre) a mis le feu aux poudres. |3|

Si la culpabilisation des plus pauvres (coupables, par exemple, de polluer avec leur vieilles bagnoles d’occasion plus que les nouveaux 4x4 à technologie de pointe) est un scandale moral, les dispenser de toute responsabilité face aux générations futures n’est sûrement pas un service à leur rendre. De la même façon que les Européens n’ont aucun droit à empêcher les Chinois de polluer autant qu’eux. Sauf que s’ils devaient le faire, nous sommes tous morts.

Il faut donc penser simultanément la lutte contre les inégalités et la diminution de la pression écologique. Entre ces deux objectifs, il serait inconvenant de mettre une priorité. Ainsi, il y a plusieurs formules techniques susceptibles de compenser pour les bas revenus la hausse du prix de l’énergie d’une autre façon qu’en maintenant son coût à un niveau aussi bas que par le passé, et ce à impact équivalent pour les finances publiques. Je ne suis pas sûr que la formule d’un abaissement linéaire du taux de TVA sur l’énergie de 21% à 6%, avancée notamment par les organisations syndicales dans leurs propositions concernant le pouvoir d’achat, ait été vraiment réfléchie jusqu’au bout.

|1| Syndrôme GB Express : on remplace des GB « classiques » par des franchisés qui engagent leur propre personnel comme des indépendants. Horaires et conditions de travail à la carte, moins bonne convention collective, pas de délégation syndicale ni de conseil d’entreprise. Et pas de rapport de force en cas de licenciement.

|2| « En sciences sociales, il est important de faire la distinction entre moyenne et médiane. Par exemple le salaire médian désigne le palier divisant l’ensemble des salariés en deux parties égales : 50% des salariés gagnent moins que le salaire médian et l’autre moitié gagne plus. Comme les hauts salaires sont très supérieurs aux bas salaires, le salaire moyen est supérieur au salaire médian. » Source : Wikipedia.

|3| Notons que ce débat traverse aussi la droite européenne, où elle a opposé Sarkozy à Juncker. Voir aussi la prise de position du pôle écologique du PS français, contrant Sarkozy et demandant plus de clarté à son propre parti.

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Forum de cet article

5 messages

Controverse sur le pouvoir d’achat
posté le 16 juin 2008 par Alain Van Praet

Bonjour,

La fiscalité "indirecte" est la plus injuste des fiscalités, car elle frappe de manière indistincte tous les citoyens, les nantis comme les autres.

Une politique de gauche exigerait de promouvoir la suppression pure et simple des impôts non progressifs, comme la TVA.

Et cette mesure devrait naturellement être couplée à une refonte complète de la politique fiscale, afin que celle-ci devienne un instrument réel de redistribution des richesses.

Ce qui impliquerait notamment de taxer plus les plus riches et de taxer moins les moins riches.

Ce qui impliquerait de dégager des moyens pour mener un véritable (et efficace) combat contre la fraude fiscale.

Ce qui impliquerait d’instaurer un impôt sur la fortune, avec levée du secret bancaire et cadastre des patrimoines.

Ce qui impliquerait aussi de mettre fin à la politique de cadeaux fiscaux pour les entreprises, que ceux-ci prennent la forme des intérêts notionnels ou de réductions de "charges" (il faut lire en réalité "cotisations patronales", c’est-à-dire salaire différé ou socialisé des travailleurs -la Sécu !-).

En attendant, il y a effectivement des urgences. Car c’est maintenant que beaucoup rencontrent des difficultés et c’est tout de suite que des mesures concrètes doivent être prises.

La baisse de la TVA de 21 à 6 % s’incrit dans cette nécessité d’apporter immédiatement un ballon d’oxygène à ceux et à celles qui souffrent.

Personne ne dit que c’est une mesure idéale mais ceux qui se contentent de raisonner dans leur tour d’ivoire devraient avoir en tête des chiffres élémentaires.

Aujourd’hui, celui qui achète pour 1000 € de mazout de chauffage (et avec cela on ne se chauffe pas longtemps) paie 210 € de TVA (21 %). Si cette dernière était ramenée à 6 % il paierait... 60 €, soit une différence de 150 € !

Cette somme est peut-être dérisoire pour ceux qui gagnent 10.000 € (ou plus !) par mois, mais elle représente pour le plus grand nombre une baisse qui n’est pas anodine.

Pour le reste, n’enfonçons pas de portes ouvertes : il est évident que des mesures d’urgence, telles que cette mesure à court terme préconisée par le mouvement syndical, doivent être combinées avec des mesures structurelles à plus long terme.

Et puis, dans l’immédiat, la bataille contre la vie chère passe par des augmentations salariales et donc par une redistribution des richesses.

La négociation d’un accord interprofessionnel sera peut être l’occasion de mettre sur le tapis cet enjeu essentiel.

Car le fond du problème est bien là : nous vivons dans une société très riche et... très inégalitaire. Ainsi, la part des revenus du travail (par rapport au PIB) a fortement diminué, contrairement aux revenus du capital.

Il y a là une bataille politique à mener et c’est peut-être bien ce qui inquiète "ceux d’en-haut" quand ils voient "ceux d’en-bas" descendre dans la rue.

Alain Van Praet Délégué syndical CSC


Controverse sur le pouvoir d’achat
posté le 16 juin 2008 par Pierre Eyben

Dans ce débat, il convient sans doute de scinder des mesures d’urgence à court terme, et des mesures plus structurelles.

En ce qui concerne les premières, je n’ai pas compris pourquoi la FGTB est passé de la revendication du chèque énergie (qui a l’avantage d’être socialement ciblé) à celle de la réduction linéaire de la TVA. Je ne dis pas que c’est forcément une mauvaise idée pour répondre à l’urgence, juste que je ne comprends pas comment et pourquoi ce changement de cap s’est produit.

En ce qui concerne des mesures plus structurelles, j’ai moins aussi lancé une petite idée, celle d’une TVA variable par tranche en fonction des niveaux de consommation. Concrètement, moduler la TVA, c’est remettre en cause le principe injuste socialement d’une taxe à la consommation (même de ce qui est nécessaire) afin d’opter pour une taxe à la surconsommation, d’un incitant à la sobriété. Pour certains types de produits, cela devient techniquement possible.

Pour celles et ceux que cela intéresse mon ébauche d’analyse se trouve ici : http://pierre.eyben.be/article253.html

Quoi qu’il advienne, la gauche a effectivement intérêt à se serrer les coudes (sans que cela l’empêche de débattre) et à se méfier des coups fourrés du MR qui joue juste à utiliser l’écologie quand bon lui semble.


Le pouvoir d’achat : un leurre de la novlangue néo-libérale
posté le 15 juin 2008 par Gilles

Le problème avec la notion de "pouvoir d’achat", c’est qu’elle recouvre et masque la réalité des inégalités qui s’aggravent jour après jour depuis 30 ans et la réaction néo-libérale. On oublie aussi que le salaire c’est plus que du pouvoir d’achat, ce n’est pas que la jouissance dans la CON-sommation, c’est souvent aussi le moyen de (sur)vivre, de payer son logement, son chauffage, sa bouffe, ses transports, soins de santé, éducation, autant de dépenses inéluctables pour tout le monde. Le slogan du pouvoir d’achat est aussi inter-classiste, permet d’être récupéré par Reynders autant que par Carrefour. Il laisse croire à certains qu’une Nième réforme fiscale est dans leur intérêt. Deux articles très intéressants sur le sujet : "Le pouvoir d’achat : un leurre" (voir aussi les commentaires)

http://www.lafeuilleduweb.info/arti...

"Pêcheurs, poissons, pouvoir d’achat, pétrole et libéralisme" :

http://www.legrandsoir.info/spip.ph...


Controverse sur le pouvoir d’achat
posté le 15 juin 2008 par Jean-Claude Englebert

Bonjour Henri,

Tu permets que je te renvoie à l’article que j’ai écris sur la question début avril ?

Je pense que nous sommes d’accord sur l’essentiel, en présentant les choses sous un angle légèrement différent.

Depuis quelques mois, hausse de l’inflation oblige, le thème du pouvoir d’achat est sur toutes les lèvres. Hausse du prix du pétrole, du prix des matières premières (céréales, métaux), ralentissement économique, norme salariale et course à la compétitivité, beaucoup de facteurs rendent les fins de mois de plus en plus difficiles. Sans entrer en détail dans le débat du bien fondé des solutions proposées par les partis gouvernementaux (baisse de l’impôt sur le revenu, diminution de la TVA sur l’énergie), la question du pouvoir d’achat est elle bien posée ?

Se poser des questions à propos du pouvoir d’achat amène d’autres questions : 1)comment mesurer l’évolution du pouvoir d’achat ? 2)des plus démunis aux plus nantis, qui est concerné par la question ? 3)en posant la question du pouvoir d’achat, quel est le rôle donné aux « bénéficiaires » de la revendication ?

http://www.jcenglebert.be/?id_artic...

Salutations militantes,

Jean-Claude Englebert


Controverse sur le pouvoir d’achat
posté le 15 juin 2008 par Daniel Richard

Salut Henry, Mêmes précautions que toi (voir grisé de haut de page). C’est quoi une revendication bien réfléchie ? On rencontre les problèmes de pouvoir d’achat par des augmentations de salaire brut. Clair, net et bien pensé, ça ! Elles se négocient dans un carcan de plus en plus figé sans que cela n’émeuve beaucoup hors des milieux syndicaux. Les débats ne pourront pourtant s’ouvrir avant l’automne sous peine de voir une nouvelle fois menacé la négociation interpro, dans les secteurs ou dans les entreprises... C’est bien connu, il y a trop de "guichets", trop de niveau de négociations en Belgique. Pour s’en convaincre, voir les rapports de l’OCDE ! En attendant, on se tourne donc vers le gouvernement. Lui, ça c’est sûr, il n’entend que les revendications bien pensées. Du genre d’un index modulable selon les revenus alors qu’on a supprimé, sous la précédente législature, la dernière tranche d’imposition, celle des plus hauts revenus ? Non, ça c’est trop gros avec 80 000 personnes (dont 10 000 Flamands seulement, tiens-tiens) dans la rue. Mais la réduction du nombre de tranches d’imposition, ça c’est du "bien pensé". D’ailleurs, c’est dans l’accord de gouvernement ! Les petits revenus vont souscrire à fond la caisse. Ils auront les miettes, c’est déjà ça. La réduction de TVA, ça c’est du mal pensé. On a toujours dit que la fiscalité indirecte était la plus inéquitable. La baisser est devenu par la grâce du réchauffement climatique inéquitable itou ! Miracle du libéralisme. Le mouvement réactionnaire qui surfe sur la vague l’a bien pigé. Aidons-le, tout ira mieux ? Quand au formatage des comportements de consommation... C’est sûr qu’il faut se méfier des pauvres. Ils font rien qu’à ouvrir les fenêtres de leur logement social quand le pétrole est bon marché. Rien que pour faire ch... les écolos d’en face ! Faut cesser de rigoler quand on veut être sérieux... Une plongée dans les manifs apprendrait à mesurer le désarroi des gens. Appelons ça "dépolitisation", "percolation du discours libéral", c’est comme on veut. Le slogan qui fait mouche, c’est "on veut du pognon". A ce niveau de dialectique, le discours fiscal passe à fond... Ajoutons donc une couche ? En attendant la bonne idée, bien réfléchie jusqu’au bout, ben la manif, elle est passée. Et bien le bonjour à ceux qui restent sur les trottoirs à bien réfléchir ! En septembre, Greenspan qui ne passe pas pour un dangereux gauchiste disait attendre une "normalisation dans le partage du profit et des salaires". "Ce découplage entre faibles progressions salariales et profits historiques des entreprises fait craindre une montée du ressentiment contre le capitalisme". Encore un petit effort et nous serons dribblés sur notre gauche par des gens de droite !


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