Curieux sentiment, autour de moi, à la libération d’Ingrid Betancourt. C’était « notre Ingrid », comme d’autres disaient « notre Justine ». « Notre », c’est-à-dire pas celle des autres. Justine faisait la fierté des Belges francophones, Ingrid celle des écologistes qui l’avaient faite présidente d’honneur des verts mondiaux et rappelaient systématiquement qu’elle était une des leurs |1|. Bon, on voulait bien la partager avec d’autres progressistes, mais sûrement pas avec n’importe qui.
Certains avaient pu se sentir quelque peu dépossédés par le grand élan de solidarité unanimiste autour de l’otage. Non pas par un sentiment mesquin de propriété : cet élargissement impressionnant de la solidarité à toute l’opinion n’était-il pas d’abord le fruit de l’obstination de sa famille, bien sûr, mais aussi de ses compagnons les plus proches ? Mais cet élargissement avait un prix. Betancourt avait cessé d’être une militante porteuse d’un projet collectif, elle devenait une héroïne, voire une icône, quelque part entre Mère Teresa et Lady Di. La tragédie de son enlèvement, le drame personnel qu’elle vivait et sa mise en spectacle ad nauseam avaient fait disparaître le personnage public sous la femme courageuse affrontant seule son destin.
Les premiers épisodes qui ont suivi sa libération ont amplifié le malaise. Sarkozy lui a mis avec talent le grappin dessus et la franco-colombienne a rendu hommage à cet homme qu’elle admire. Tout le gratin people s’est mobilisé pour la saluer. Paris-Match a ouvert sur son site un Livre d’Or où d’ingénus correspondants, lourdement sollicités par les médias, sont venus lui dire leur soulagement et leur affection, et Le Monde.fr a fait pareil. Pourtant, la première réaction des internautes du Monde était d’une autre tonalité. On y fustigeait plutôt la mise en scène à grand spectacle. On était heureux de la libération d’Ingrid, bien sûr, mais, alors, qu’on lui lâche la grappe au lieu de lui mettre cinquante micros sous le nez à tout moment. C’est là qu’un internaute l’a épinglée en tant que « Madone des bobos ». Quelques-unes de ses déclarations n’avaient sans doute pas aidé : elle allait se rendre à Lourdes, voulait rencontrer le Pape, écrire une pièce de théâtre… Bien sûr, elle reprendrait le combat pour les autres otages. Mais on n’entendait de sa bouche rien qui aille plus loin qu’un humanitarisme convenu à la Kouchner. Une de mes amies, qui avait fait sa connaissance avant son enlèvement, se demandait d’ailleurs si elle était toujours écologiste. Il faudra sans doute attendre un peu pour s’en assurer.
« Madone des bobos » ? Ne protestons pas : il y a de ça. Parmi ceux qui ont milité pour sa libération, combien connaissaient la réalité de son engagement politique ? Dans son livre La rage au cœur (2001), elle dénonce les cartels de la drogue et la corruption à l’abri de laquelle ils prospèrent. Même si, dans le contexte colombien, il fallait un courage fou pour mener ce combat sans faiblesse, c’est tout de même une cause très consensuelle qui ne pouvait lui aliéner aucun soutien sur la scène internationale. Rien à voir avec les incongruités iconoclastes d’un Chaves ou d’un Morales |2|. Mais ce qui a surtout joué, c’est ceci : Ingrid est une femme, jeune, belle, elle est (aussi) française, elle a une mère, une sœur et des enfants merveilleux, elle vient d’une bonne famille distinguée et, en comparaison avec d’autres héros et héroïnes possibles, elle présente le grand avantage pour l’opinion francophone qu’en lui rendant hommage, on se rend hommage à soi-même. « Notre Ingrid »…
Imaginons un instant que la candidate verte à la présidence de la Colombie se soit appelée Maria. Elle aurait été indienne, petite et trapue, ne s’exprimerait qu’en espagnol ou en quechua, n’aurait aucune famille en Europe ni aucun nom ronflant dans son carnet d’adresses. Elle n’aurait pas lu Rimbaud, Renaud ne lui aurait consacré aucune chanson et les écologistes se seraient retrouvés bien seuls pour lui manifester leur soutien.