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Ingrid, « Madone des bobos » ?

Billet posté le vendredi 11 juillet à 22:21 par Henri Goldman.

Curieux sentiment, autour de moi, à la libération d’Ingrid Betancourt. C’était « notre Ingrid », comme d’autres disaient « notre Justine ». « Notre », c’est-à-dire pas celle des autres. Justine faisait la fierté des Belges francophones, Ingrid celle des écologistes qui l’avaient faite présidente d’honneur des verts mondiaux et rappelaient systématiquement qu’elle était une des leurs |1|. Bon, on voulait bien la partager avec d’autres progressistes, mais sûrement pas avec n’importe qui.

Certains avaient pu se sentir quelque peu dépossédés par le grand élan de solidarité unanimiste autour de l’otage. Non pas par un sentiment mesquin de propriété : cet élargissement impressionnant de la solidarité à toute l’opinion n’était-il pas d’abord le fruit de l’obstination de sa famille, bien sûr, mais aussi de ses compagnons les plus proches ? Mais cet élargissement avait un prix. Betancourt avait cessé d’être une militante porteuse d’un projet collectif, elle devenait une héroïne, voire une icône, quelque part entre Mère Teresa et Lady Di. La tragédie de son enlèvement, le drame personnel qu’elle vivait et sa mise en spectacle ad nauseam avaient fait disparaître le personnage public sous la femme courageuse affrontant seule son destin.

Les premiers épisodes qui ont suivi sa libération ont amplifié le malaise. Sarkozy lui a mis avec talent le grappin dessus et la franco-colombienne a rendu hommage à cet homme qu’elle admire. Tout le gratin people s’est mobilisé pour la saluer. Paris-Match a ouvert sur son site un Livre d’Or où d’ingénus correspondants, lourdement sollicités par les médias, sont venus lui dire leur soulagement et leur affection, et Le Monde.fr a fait pareil. Pourtant, la première réaction des internautes du Monde était d’une autre tonalité. On y fustigeait plutôt la mise en scène à grand spectacle. On était heureux de la libération d’Ingrid, bien sûr, mais, alors, qu’on lui lâche la grappe au lieu de lui mettre cinquante micros sous le nez à tout moment. C’est là qu’un internaute l’a épinglée en tant que « Madone des bobos ». Quelques-unes de ses déclarations n’avaient sans doute pas aidé : elle allait se rendre à Lourdes, voulait rencontrer le Pape, écrire une pièce de théâtre… Bien sûr, elle reprendrait le combat pour les autres otages. Mais on n’entendait de sa bouche rien qui aille plus loin qu’un humanitarisme convenu à la Kouchner. Une de mes amies, qui avait fait sa connaissance avant son enlèvement, se demandait d’ailleurs si elle était toujours écologiste. Il faudra sans doute attendre un peu pour s’en assurer.

« Madone des bobos » ? Ne protestons pas : il y a de ça. Parmi ceux qui ont milité pour sa libération, combien connaissaient la réalité de son engagement politique ? Dans son livre La rage au cœur (2001), elle dénonce les cartels de la drogue et la corruption à l’abri de laquelle ils prospèrent. Même si, dans le contexte colombien, il fallait un courage fou pour mener ce combat sans faiblesse, c’est tout de même une cause très consensuelle qui ne pouvait lui aliéner aucun soutien sur la scène internationale. Rien à voir avec les incongruités iconoclastes d’un Chaves ou d’un Morales |2|. Mais ce qui a surtout joué, c’est ceci : Ingrid est une femme, jeune, belle, elle est (aussi) française, elle a une mère, une sœur et des enfants merveilleux, elle vient d’une bonne famille distinguée et, en comparaison avec d’autres héros et héroïnes possibles, elle présente le grand avantage pour l’opinion francophone qu’en lui rendant hommage, on se rend hommage à soi-même. « Notre Ingrid »…

Imaginons un instant que la candidate verte à la présidence de la Colombie se soit appelée Maria. Elle aurait été indienne, petite et trapue, ne s’exprimerait qu’en espagnol ou en quechua, n’aurait aucune famille en Europe ni aucun nom ronflant dans son carnet d’adresses. Elle n’aurait pas lu Rimbaud, Renaud ne lui aurait consacré aucune chanson et les écologistes se seraient retrouvés bien seuls pour lui manifester leur soutien.


|1| Voir, par exemple, sur le blog d’Isabelle Durant ou écouter quelques témoignages de ses amis verts français, où une certaine inquiétude pointe pourtant quant à l’avenir.

|2| Lire notamment la superbe lettre ouverte d’Evo Morales, président de la Bolivie, à l’Union européenne à propos de la « directive retour ».

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Forum de cet article

6 messages

Ingrid, « Madone des bobos » ?
posté le 7 août 2008 par Jean D.

Assez d’accord avec toi, Henri. Surtout les deux derniers §.


Ingrid, « Madone des bobos » ?
posté le 12 juillet 2008 par Willy Estersohn

À propos des médias et de leur réaction à la libération de Betancourt (comme souvent la démesure et la surenchère) voici une excellente réflexion de Daniel Schneidermann dans sa chronique « Médiatiques » dans Libé.

Médiatiques Chaque lundi

Betancourt : les nouvelles propagandes

PAR DANIEL SCHNEIDERMANN

QUOTIDIEN : lundi 7 juillet 2008

n pensait avoir définitivement basculé dans le conditionnement moderne, c’est-à-dire nappé du sucre glace de la religiosité. Processions pour la délivrance de l’héroïne, tee-shirts immaculés, rollers, lâchers de colombes, angelots, chorales, ballons, portraits géants aux frontons des mairies. Et après la résurrection, émotion obligatoire devant les retrouvailles familiales, la maman, les enfants, les deux maris, génuflexion devant les « orgies de baisers » des retrouvailles, prosternation collective. Ainsi la France entière, shootée aux photos du bonheur et aux flashes spéciaux, a-t-elle dû subir les scènes pieuses du retour de sainte Ingrid. Ainsi a-t-on entendu un journaliste de France Info, dans la liesse universelle, supplier la libérée d’accepter par avance le prix Nobel de la paix. Et l’ostentation-surprise, par l’otage délivrée, d’une foi proprement chrétienne (avec chapelet, et prière surprise sur le tarmac) ne fut que l’un des adjuvants du spectacle.

On pensait avoir basculé dans cette propagande-là, celle qui n’interdit plus rien, celle qui a laissé ses ciseaux au vestiaire, celle qui ne se donne plus la peine de mentir ou de cacher, puisque sourire, trembler de bonheur et pleurer de joie devant les caméras sont tellement plus efficaces. Mais stupeur ! Dans le tsunami modernissime de la libération d’Ingrid Betancourt, sont venues se glisser, aussi, quelques gouttes d’archaïque propagande.

Reprenons. L’ostensible combat pour cette libération fut l’un des tout premiers de Sarkozy, à peine élu. Réussir où Villepin et Chirac avaient échoué lui était, comme toujours, une motivation première. Toutes les voies de possibles négociations avec les Farc, notamment par l’entremise de Chávez, furent explorées. On proposa d’accueillir en France d’éventuels repentis guérilleros. De longs mois durant, Sarkozy et les Betancourt sommèrent Uribe de composer avec les preneurs d’otages. Interview après interview, ils avaient presque réussi à imposer l’idée que le co-ravisseur d’Ingrid était, tout bien pesé, Uribe lui-même. Et soudain, surprise ! C’est Uribe qui l’emporte, en mêlant force et ruse (tout au moins, jusqu’à remise en cause éventuelle de la version officielle). Aucune importance : à peine cette libération connue, des sarkolâtres plus dévots que Sarkozy lui-même accourent devant les caméras expliquer qu’il y est pour tout. Tous les arguments sont bons.

Sur le site du Figaro, le directeur adjoint de la rédaction, Yves Thréard, assure (en exclusivité mondiale) que c’est bel et bien la carte Chávez, jouée par Sarkozy, qui a abouti à la libération de Betancourt. Christophe Barbier, directeur de L’Express, l’organe central du carlabrunisme, se surpasse sur le plateau de LCI : « Quand Sarkozy se donne un objectif suprême, rien ne l’en détourne jamais. […] Sa mobilisation personnelle a participé de la mobilisation collective. Ça a bougé les lignes au niveau international. Et voir cette mobilisation collective de la France derrière son président, c’était bon pour le moral d’Ingrid Betancourt, et ça n’a pas de prix, grâces en soient rendues à Nicolas Sarkozy. » Le même jour, sur le même plateau, il somme Bertrand Delanoë : « Betancourt et sa famille ont remercié hier le président Sarkozy. Reconnaissez-vous que sa mobilisation personnelle a accéléré le jeu diplomatique ? » Seule à oser une note discordante, Ségolène Royal est lynchée en place publique par la machine TF1. « Ça tue la polémique de Ségolène Royal ! » s’exclame par exemple en direct le commentateur de TF1, François Bachy, aussitôt après le discours (étincelant d’intelligence et d’habileté) de Betancourt à l’aéroport de Villacoublay.

Déjà, dans les premières heures de la libération de l’otage, le site du Figaro avait tout bonnement… diffusé une vidéo tronquée des remerciements de Betancourt, au saut de l’avion, escamotant ses remerciements à Chirac et Villepin, pour ne laisser que l’hommage à Sarkozy.

On pensait tournée la page de l’ORTF. Qu’aucun retour en arrière n’était plus possible. Que nos lavages de cerveaux prendraient désormais les couleurs avenantes de l’émotion.

Mais les chemins de la propagande n’en finissent pas de surprendre. La particularité de l’époque, c’est l’étonnante coexistence des deux techniques, l’ancienne et la nouvelle, celle qui mobilise l’émotion et celle qui efface les dissidents de la photo. Comme s’il fallait au message mettre toutes les chances de son côté. La grand-messe unanimiste ne suffit plus. Il faut encore prendre soin d’étouffer, activement, les dissonances. Comme si les servants, pourtant aux manettes d’une sono assourdissante, craignaient encore, étrangement, de ne pas être entendus.

LIBÉBLOG Familles, je vous haime : « Ingrid, la mère du monde »


Ingrid, « Madone des bobos » ?
posté le 12 juillet 2008

Hypothèse : Et si les « farcs » jouaient bien le rôle d’« épouvantails » ? Si ils arrangeaient bien le(s) pouvoir(s) ? Si Ingrid n’y avait pas trop mal vécu ?

Démonstration (essai) : si les farcs étaient si dangereux (et elle est et était à l’époque déjà sans doute mieux placée que nous pour le savoir, voir son livre lu à l’époque « la rage au coeur »), vous, par exemple, seriez vous allés vous placer près de la gueule du loup ?

Pas de conclusion. Seulement savoir que les farcs occupent un territoire grand parait il au moins comme la Belgique et qu’il y a là toute une vie bien organisée (usines, .... parait-il....)...et que l’on peut y vivre... (ne pas dire comment puisque pas vu.

C’est tout, parce que c’est tout ce que j’ai entendu et que d’autres devraient savoir (et dire) mieux que moi.

Annick


Ingrid, « Madone des bobos » ?
posté le 12 juillet 2008 par mehmet

"la candidate verte à la présidence de la Bolivie"... tu voulais sans doute dire Colombie.

Un ami m’a également appelé avant hier pour me dire : "tu vois l’affaire Ingrid Betancourt ? Je trouve tout ça suspect, la mise en scène, les bisous pour Sarko et les félicitations pour l’armée colombienne. C’est trop d’un coup. Bien sûr content qu’elle soit libre mais c’est pas normal que les médias ajoutent des pacotilles et romancent la libération de cette manière. C’est suspect, il doit y avoir un jeu derrière tout ça mais lequel ?"

Je ne comprends pas toujours ce réflexe paranoïaque qui consiste à voir un complot derrière chaque traitement médiatique mais cela indique à mon avis le peu de confiance que le public témoigne à l’égard des journalistes et des médias. A force de mettre en scène l’information, on donne l’impression de trucage, maquillage pour entubage total par effets très spéciaux. Moralité ? Ne pas prendre le lecteur pour un con au risque de se faire passer soi-même pour le roi des cons.


Ingrid, « Madone des bobos » ?
posté le 12 juillet 2008 par Henri Goldman
Ingrid, « Madone des bobos » ?
posté le 12 juillet 2008 par christophe

Ne réduisons tout de même pas son engagement à la seule cause des cartels de la drogue ... :
http://lesverts.fr/article.php3?id_...
(Diffusion de l’intervention d’Ingrid Betancourt lors du premier congrès des Verts Mondiaux (Canberra, 2001), au cours du congrès de Sao Paulo (mai 2008) où Ingrid Betancourt a été élue présidente d’honneur).


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