Ça m’était tombé sous les yeux en vacances : le « rattachisme » ferait désormais un tabac dans l’opinion wallonne. C’est Le Soir, quotidien de référence (comme on dit), qui l’annonce à la suite d’un sondage réalisé conjointement avec La Voix du Nord. (Enfin « conjointement », c’est une façon de parler, puisque les deux titres appartiennent au même groupe de presse, le groupe Rossel.)
La technique du sondage honore rarement la démocratie. Le simple fait de poser une question que, peut-être, pas une personne sur cent ne se pose, déclenche un effet du genre « placebo » : si on me pose cette question, c’est sans doute que « c’est important ». Je vais donc essayer de donner une réponse intelligente et, faute d’une véritable réflexion, celle-ci sera sans doute conforme à ce qui est suggéré de façon subliminale. En général, le résultat répondra à l’attente, et le sondeur aura bien mérité de son commanditaire, qui aura fourni la réponse en même temps que la question et se chargera du service après-vente.
Que ce commanditaire soit Le Soir, ça ne m’étonne pas. Depuis que ce quotidien fut, à l’âge d’or du FDF, le moniteur de la francolâtrie, il s’est un peu calmé, tout en continuant à souffler le chaud et le froid. En même temps qu’il mène de sympathiques opérations conjointes avec des quotidiens néerlandophones (De Standaard et De Morgen), il continue à jouer les pompiers pyromanes dans des éditos-maison que tous ses journalistes se collent à tour de rôle. Sport favori : taper sur Leterme et De Wever, ce qui ne demande ni courage ni effort devant des lecteurs francophones parmi lesquels ils ne comptent aucun supporter, et caresser dans le sens du poil sans avoir l’air d’y toucher la frange la plus guerrière de son lectorat.
Autant Le Soir n’a jamais ménagé ses sarcasmes à l’égard des régionalistes bruxellois et, surtout, wallons, autant son positionnement très « communauté française » s’accommode d’une certaine tendresse pour le rattachisme. Ceux qui le promeuvent ont tribune ouverte dans les pages « opinion » du journal bruxellois. Logique : à partir du moment où, en miroir d’une certaine image de la Flandre, on privilégie le lien de la langue et la francophonie en tant qu’identité politique, le « choix de la France », comme dit Paul-Henry Gendebien, est un choix logique.
Bien sûr, une langue commune, ça rapproche. Mais la langue mise à part, il est difficile d’imaginer des sociétés aussi différentes que la société française et la société belge (francophones et Flamands pris en vrac). Mon choix est fait : à aucun prix, je n’échangerai mon baril de Belgique (voire même un demi-baril…) contre deux barils de France.
Voici quelques raisons.
1. Le taux de syndicalisation en France (8%) est le plus faible de tous les pays développés, tandis que celui de la Belgique (69%) suit de près le trio nordique du Danemark, de la Suède et de la Finlande. Ça dit quelque chose des rapports de force sociaux.
2. Le modèle démocratique belge est dit « consociatif », c’est-à-dire qu’il associe, selon une alchimie complexe dont on se gausse souvent à tort, une société civile extrêmement vigoureuse et qui remplit avec souplesse de multiples missions de service public. En France, dans la bonne vieille tradition absolutiste accommodée à la sauce républicaine, entre l’État et le citoyen individuel, il n’y a rien (enfin, pas grand chose).
3. La laïcité « à la française », modèle aussi unique en Europe que la fierté cocardière qu’elle suscite chez les héritiers de Valmy (de gauche comme de droite), ne correspond pas à ma conception de la diversité culturelle, qui s’attache à respecter l’égale dignité des peuples et des cultures au lieu de vouloir les plier d’autorité à nos « normes et valeurs » autoproclamées universelles. Résultat : parmi les élites de la République, il n’y a que les équipes de foot et d’athlétisme qui soient métissées.
4. Enfin, le système politique français a rompu les amarres entre la gauche parlementaire et le mouvement social tandis qu’en Belgique, il existe encore une social-démocratie en prise sur la société ainsi qu’une écologie politique d’un poids relatif inégalé en Europe.
Tout ceci n’est pas accessoire et forme la trame d’une culture démocratique partagée. Nous sommes façonnés par cette culture, et à mes yeux elle vaut largement le coup d’être préservée, avec ou sans les Flamands.
Quant au rattachisme light des Ducarme père et fils, je n’en comprends pas le sens dans une Europe qui se construit vaille que vaille. Notre éventuelle Belgique résiduelle serait trop petite ? La Slovénie, élève-modèle des nouveaux États européens, ne compte que deux millions d’habitants, s’en trouve fort aise et ne manifeste aucune intention d’être associée à l’Autriche ou à l’Italie.
C’était ma rubrique estivale « Comment se poser une question idiote ». Car le démantèlement de la Belgique, ce n’est pas encore pour cette année. Il y a Bruxelles, cet incomparable caillou dans toutes les chaussures, que personne ne veut lâcher… On en reparle l’année prochaine ?
(Lire aussi, sur le même sujet, un billet de Jacky Morael sur son blog.)
