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10.08.2008

Belgique-Europe : misère du patriotisme

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Pour ouvrir ce billet, je dois un peu parler de moi. Je suis l’héritier subjectif d’une longue histoire : celle des Juifs d’Europe, et plus particulièrement de Pologne. Ils étaient plus de trois millions à la veille de la Seconde Guerre mondiale, mais il n’en reste que quelques milliers aujourd’hui. Ma mère me racontait que dans les années 30, quand elle avait ouvert sa boutique de corsetière avec sa sœur Hanna, elle avait dû subir la campagne de boycott du parti Endecja (ND pour Nouvelle Démocratie ; les mots, décidément…) du populiste Roman Dmowski, père spirituel des jumeaux Lech et Jaroslaw Kaczynski. Mot d’ordre : un vrai Polonais n’achète pas chez un Juif. [1]

Pour ces Juifs, installés en Pologne depuis le 15e siècle, il leur était interdit d’aimer leur « patrie » puisque celle-ci ne les aimait pas. Quand, à l’aube du 20e siècle, il devint possible d’avoir d’autres consolations que celles de la religion, une partie des Juifs se dotèrent d’un patriotisme séculier de substitution qui déboucha, en 1947, sur la création de l’État d’Israël. Une autre partie écouta la profession de foi du Manifeste communiste qui leur allait si bien : Les prolétaires n’ont pas de patrie. Ceux-là rejoignirent en grand nombre le jeune mouvement socialiste dont l’Internationale était le chant. De fait, leur patrie était l’humanité entière, et pas celle de leur peuple, de leur clan, de leur tribu.

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Que reste-t-il aujourd’hui de cette utopie ? Elle n’a pas survécu à la boucherie de 14-18 après que, malgré les engagements les plus sacrés, chaque parti socialiste eut voté les crédits de guerre de son propre État pour s’en aller joyeusement mitrailler les camarades d’en face. Pourtant, l’idée est têtue et renaît sous d’autres formes. Indépendamment de ses péripéties, la construction européenne ne cherche pas à remplacer les patriotismes nationaux par un récit mythique qui les transcende. À plus petite échelle, une nouvelle forme d’attachement à la Belgique relève de la même démarche. Oubliées les reconstructions anachroniques de la Belgique éternelle. Si ce pays est encore possible, s’il reste utile, c’est comme une esquisse d’Europe. Dans les deux cas, l’adhésion citoyenne doit se baser sur ce que le philosophe Jürgen Habermas appelle un « patriotisme constitutionnel », c’est-à-dire sur l’adhésion raisonnée à un espace partagé de solidarité et de justice organisé sur la base des droits de l’Homme. Il s’agit de bâtir un présent et un futur qui ne soient pas la simple projection du passé. Si la Belgique n’est plus possible, pourquoi l’Europe le serait-elle ?

Nous en sommes là aujourd’hui. Chaque jour qui passe instille le sentiment que la Belgique n’a plus d’avenir. Ceux qui s’en accommodent, quelquefois avec jubilation, relèvent que, déjà, les Régions et l’Europe régissent l’essentiel de notre vie. Pour les Régions, soit. La difficulté n’a jamais été de s’organiser « entre soi », mais de passer à l’échelle au-dessus et de composer avec « les autres » au nom d’ambitions communes. Mais pour l’Europe, désormais, gare au retour de manivelle. Moins que jamais l’adhésion des peuples semble acquise pour ce qui reste un projet prométhéen qui ne tient pas ses promesses. L’air du temps nous serine chaque jour qu’il nous faudra éternellement des drapeaux et des hymnes nationaux à faire pleurer, des héros fondateurs et des champions olympiques. Dans la compétition de tous contre tous, nous proclamons chaque jour : J’aime mieux ma sœur que ma cousine, ma cousine que ma voisine, ma voisine qu’une étrangère sans citer l’auteur [2]. La belle complémentarité chère à Jaurès entre « beaucoup de patriotisme » et « beaucoup d’internationalisme » ne s’est démontrée nulle part [3].

La bourgeoisie francophone a passionnément aimé la Belgique quand elle en constituait naturellement le centre. Depuis que les Flamands ont décidé que ce centre leur revenait au nom du principe majoritaire, elle se sent dépossédée et regarde ailleurs. Bruxelles, ce joyau cosmopolite et post-national, ne lui convient plus dans sa nouvelle géographie humaine. La Wallonie est trop petite aux yeux de ceux qui ont besoin de grandeur pour se pousser du col. Alors, certains rêvent de la France et, exactement comme l’ennemi flamand, voudraient planter de nouveaux poteaux frontières dans le fond de nos jardins.

Mon histoire juive m’a chevillé le cosmopolitisme (un mot que je préfère à « internationalisme », trop martial) au cœur. Je suis incapable de réfléchir en fonction des « miens », qu’ils soient juifs ou belges francophones. C’est sans doute pour cela que la crise institutionnelle de la Belgique, qui favorise la surenchère de part et d’autre, me rend à ce point muet [4].


[1] J’ai développé mon approche de l’identité juive dans Oublier Jérusalem ?, 2002, Labor, collection Quartier libre.

[2] Jean-Marie Le Pen

[3] Ajoutons que la nuance entre le « bon » patriotisme et le « mauvais » nationalisme ne m’a jamais sauté aux yeux. Le patriotisme c’est l’amour des siens, le nationalisme c’est la haine des autres, aurait déclaré Romain Gary. Mais quand on aime plus les siens que les autres, on n’est pas loin de la citation précédente.

[4] De nombreux amis se sont étonnés du silence des éditorialistes de Politique à propos de ladite crise, alors que d’autres commentateurs sont si prolixes. Voici donc un élément de réponse.

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  • Belgique-Europe : misère du patriotisme Posté par Roger Thibaut, le 12 août 2008
    Merci pour votre réflexion. Rien n’est simple et trop peu d’intellectuels élèvent le débat.
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  • L’Europe : laboratoire de la Belgique ? Posté par Anonyme, le 11 août 2008
    Cher Henri, Dans un billet à paraître dans le n° 18 de la revue Démocratie [fin de la pub], je propose de lire la « crise belge » comme le reflet de la crise de l’intégration (...)
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  • Merci Posté par François T, le 10 août 2008
    Merci pour cet excellent billet !
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