Ah, le poids des mots… Regardez cette couverture de notre « hebdomadaire de référence ». Se maintenir à plus de 80000 exemplaires en diffusion payante, c’est un combat quotidien. Alors, ne soyons pas trop regardant. Plus c’est racoleur, plus ça fait vendre. Et l’islam, aujourd’hui, ça racole plus que tout.
Évidemment, si vraiment « l’islam menace l’école » |1|, il faut se ressaisir et lutter « contre l’islamisation ». C’est d’ailleurs ce qu’un certain parti, en Flandre, nous serine jour après jour. Gageons que la couverture du Vif le réjouira.
Que l’école aille mal, ce n’est pas un scoop. Les bâtiments se dégradent, les profs sont malheureux, la ségrégation scolaire ne recule pas. Mais ceci serait accessoire. Le principal problème, à mettre en évidence en ces temps de rentrée scolaire, c’est l’islam. En quoi précisément ? La couverture nous alerte : on ne sert plus de porc dans les cantines, il y a de l’absentéisme au cours de gym, des élèves contestent la théorie de l’évolution. Au secours… |2|
En pages intérieures, l’article (rédigé par Soraya Ghali, par ailleurs collaboratrice épisodique d’Espaces de libertés, la revue du Centre d’action laïque) est beaucoup plus anodin. Il pointe des malaises, soulève quelques bonnes questions sans les trancher et ne justifie absolument pas le titre guerrier qui l’introduit. Quelques difficultés classiques sont relevées – l’organisation des voyages scolaires, le jeune du Ramadan, la viande hallal dans les écoles –, certaines sérieuses, d’autres anecdotiques, le tout pimenté de brefs témoignages. Certaines remarques font sourire. Ainsi, il est noté que des élèves musulmans « gardent leur slip sous la douche » pour respecter un interdit religieux de pudeur. Voilà qui méritait d’être relevé.
Prototype du faux problème monté en épingle, un encadré est consacré à « la viande qui fâche ». Des parents, pas très nombreux d’ailleurs, demandent que de la viande hallal, c’est-à-dire conforme aux exigences de la religion musulmane, soit servie dans les cantines scolaires. Pour certains laïques pointus, ce serait la porte ouverte aux injonctions religieuses dans l’espace public. Or, nous faiblissons, vu que « les écoles répondent en ordre dispersé » à cette exigence. Message instillé : assez de laxisme, ayons le courage de la fermeté.
« La viande qui fâche »… Retrouvons, de grâce, le sens des proportions. Au Québec, depuis des années, ce genre de petits frottements entre des décisions majoritaires et l’expression de revendications de minorités qui se sentent discriminées est géré empiriquement par la méthode des « accommodements raisonnables », avec l’objectif de trouver le meilleur compromis culturel possible. Quand on est aux prises avec de telles demandes, la tendance au Québec est de les accepter à trois conditions : qu’elles soient finançables, qu’elles n’empêchent pas l’institution de fonctionner et qu’elles ne heurtent pas les convictions d’un autre groupe d’usagers |3|. Dans nos villes, les cantines scolaires devraient pouvoir servir de la viande hallal (ou des plats végétariens, ce qui convient aussi) à qui le souhaite sans surcoût et sans gêner qui que ce soit. Si c’est possible, on ne voit vraiment pas où est le problème. Ceux qui le montent en épingle au nom de grands principes ne font que mettre du carburant dans le raidissement communautaire qu’ils dénoncent. À force de stigmatiser l’islam le plus anodin en amalgamant de manière subliminale des pratiques innocentes (le slip, la viande…) avec Al Qaïda, on joue au pompier pyromane.
On ne connaît que trop bien ceux qui, de part et d’autre, tireront les marrons du feu.
Post-scriptum (9/9/2008) : Comment Le Vif a pompé ce blog
Dans sa page Forum des lecteurs, le dernier numéro du Vif revient sur le dossier de son numéro précédent. La plus grande partie de la page, au-dessus d’une réponse où la rédactrice en chef Dorothée Klein persiste et signe, est « pompée » de ce blog. C’est-à-dire purement et simplement recopiée, sans aucune mention de la source, comme si elle avait été envoyée au Vif pour éventuelle publication. Or il n’en est rien : ce billet n’a été envoyé à personne. Je me suis limité à diffuser par courriel le lien internet vers ce blog.
Mais le pire n’est pas là. Faute de place, on a coupé. C’est parfois nécessaire quand la place manque. Mais, bizarrement, sont passés à la trappe les deux premiers paragraphes, c’est-à-dire les plus carrés dans la critique où une certaine complémentarité est suggérée entre le titre racoleur du Vif et la croisade du Vlaams Belang contre l’« islamisation ». D’autres coupes, pas toujours signalées par le signe convenu (…), ont raboté quelques propos incisifs. Ce qui explique qu’un lecteur attentif comme Marcel Leurin (voir son commentaire ci-dessous), ai pu trouver mon intervention « particulièrement cotonneuse » avant de tomber sur ce blog.
Une rectification sera publiée dans le numéro suivant du Vif. Enfin, c’est ce qu’on m’a promis.
Post-scriptum 2 (12/9/2008) : Rectification ?
Aucune trace de rectification dans Le Vif de ce jour. Manifestement, les promesses du Vif n’engagent que ceux qui y croient.