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Comment le créationnisme menace l’« Occident »

Billet posté le dimanche 7 septembre à 20:02 par Henri Goldman.

À en croire Le Vif/L’Express de la semaine dernière |1|, « des professeurs de sciences se frottent à des élèves contestataires, surtout musulmans, lorsqu’ils enseignent les théories de l’évolution (…). Pour ces élèves, l’Univers et le vivant ont été créés par Allah. »

L’islam a bon dos. Selon Malek Chebel : « Pour l’islam, le darwinisme ne remet pas en cause l’essentiel de la foi (Dieu est Un, Mahomet est son prophète), à la différence de ce qui s’est passé pour le christianisme, au sein duquel la science, mettant en cause l’historicité de la Bible, a sapé l’enseignement officiel du magistère et ébranlé les croyants. L’islam ne craint donc pas le récit des évolutions et mutations de l’espèce humaine. Pour lui, le darwinisme est une théorie, ni plus ni moins, en concordance avec d’autres matérialismes de l’histoire, qu’il faut accueillir comme une connaissance rationnelle et qui est enseignée dans les pays musulmans. L’islam n’a pas à avoir peur du darwinisme. » |2| Et de fait, il n’y a qu’un seul foyer virulent de la contestation du darwinisme au sein de l’aire culturelle musulmane. Il s’est constitué en Turquie autour de la personnalité mystérieuse d’Harun Yahya, alias Adnan Oktar, qui brasse pêle-mêle les obsessions les plus communes de la mouvance de l’extrême droite islamo-nationaliste : promotion du panturquisme, dénonciation du mensonge du génocide des Arméniens et de celui des Juifs, du sionisme et des « terroristes kurdes darwiniens » |3|. Disposant désormais d’une capacité financière inépuisable, Harun Yahya professe une idéologie qui va d’ailleurs beaucoup plus loin que la contestation du darwinisme puisqu’il remet en cause la matérialité du monde et du temps |4|. À partir de là, toute une production obscurantiste – livres, CDs et vidéos – fleurit, y compris en français, sous la plume de « professeurs » dont le titre est aussi invérifiable que l’identité.

Place maintenant à une autre contestation du darwinisme. Dans le pays qui compte le plus grand nombre d’universités prestigieuses et de prix Nobel au km2, la contestation du darwinisme est devenue aussi légitime que sa promotion. En 2006, une enquête de CBS indiquait que 65% des Américains se déclaraient en faveur des thèses créationnistes (rebaptisées « intelligent design »). Ce taux montait à 71% parmi les partisans de Georges Bush qui s’était prononcé, comme plusieurs de ses prédécesseurs et comme ses héritiers du ticket McCain-Palin, en faveur d’un enseignement qui présenterait à égalité les deux thèses. En 2005, cette éventualité a été déclarée anticonstitutionnelle par la Cour Suprème au nom de la séparation de l’Église et de l’État. Mais la droite conservatrice américaine n’est pas pressée. Elle se donne 20 ans pour en finir avec Darwin. With God on our side…

Le parallélisme entre les deux branches du créationnisme contemporain est troublant. Ce sont les mêmes arguments que l’on retrouve dans les élucubrations d’Harun Yahya et du Discovery Institute. On connaissait le rôle pervers joué par les États-unis dans la mise en selle de Ben Laden et des Talibans |5|. Comme si chaque partie avait eu besoin de se constituer son double en miroir pour configurer le monde en noir et blanc et en bannir toute complexité. C’est avec la même certitude d’avoir Dieu de leur côté et le même substrat philosophique que les états-uniens et les islamistes se combattent désormais. La symétrie est parfaite. Presque.

On dira qu’aux États-unis, il y a tout de même la démocratie élective et les droits de la personne. Une affirmation qu’on pourrait sérieusement nuancer, des couloirs de la mort à Guantanamo, mais soit. Mais ce sont les États-unis qui disposent de la force impériale, et celle-ci ne se traduit pas uniquement en supériorité militaire. La responsabilité du système américain dans les injustices du monde reste sans commune mesure avec celle qu’on impute aux islamistes, qui ne sont que des petits artisans du crime faisant face à des industriels sophistiqués en col blanc.

Et c’est dans un tel contexte qu’on assiste au retour d’un vieux signifiant oublié : l’Occident. L’Occident, c’est cet ensemble qui englobe dans une unité supérieure l’Europe et l’Amérique du nord, soudées autour de valeurs communes. L’Europe y avait renoncé, cultivant sa différence par rapport aux cousins américains. On ne manquait pas de fustiger les Anglais qui restaient scotchés à la Maison Blanche. La chute du Mur avait contribué à rendre le concept obsolète et, dans sa nouvelle croisade contre le terrorisme, Washington avait trop besoin du soutien des Russes. La crise géorgienne nous renvoie trente ans en arrière. Et voilà De Gucht et Kouchner qui mobilisent les Occidentaux dans leurs exhortations. Il ne manque plus que la référence au Monde libre pour reconstituer l’arsenal rhétorique complet de la Guerre froide. L’Europe se retrouve à faire bloc avec les USA, et les nuances sont de moins en moins perceptibles.

De la géopolitique mondiale aux écoles de Molenbeek, il n’y a qu’un pas. L’islamisme des garages, les roulements de mécaniques des petits caïds des quartiers et des préaux ne sont que le pathétique revers des dénis de justice que nous tolérons, en Irak ou en Palestine. Si nous ne comprenons pas ce qui relie le local et le global et n’agissons pas en conséquence, nous aurons beau manier avec toute l’intelligence du monde la carotte et le bâton, nous n’arriverons à rien.


|1| Comment l’islam menace l’école. Voir mon dernier billet.

|2| Dans un entretien avec Henri Tincq, du Monde, repris sur le site de la commission Islam & laïcité, Paris.

|3| Source : ibidem

|4| On trouvera ici une critique de ses thèses de l’intérieur de l’islam.

|5| Comme, dans le même ordre d’idée, le rôle joué par les services secrets israéliens à la fin des années 80 pour promouvoir le Hamas en vue d’affaiblir l’OLP.

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Forum de cet article

5 messages

L’évolution dans la culture arabo-musulmane
posté le 14 septembre 2008 par Henri Goldman

(posté de la part de Belmaïzi)

Salut Henri,

Merci pour ta voix et pour tes analyses qui tournent en bourrique l’impérialisme de la pensée unique...

Le Vif, ainsi que la presse en général, aurait mieux fait de plaider pour l’enseignement de la culture vive arabe pour instruire, informer et interpeler la mémoire et le savoir.

En voici un petit exemple - de l’évolution avant Darwin qui n’a développé cette thèse que tardivement au 19e siècle, prouvant que l’ère arabo-musulmane était bien familiarisée à l’aventure de la pensée :

Création et évolution selon Ibn Khaldoun, historien maghrébin (1338-1405)

« Que l’on contemple l’univers de la Création ! Il part du règne minéral et monte progressivement, de manière admirable, au règne végétal, puis animal. Le dernier "plan" (ufuq) minéral est relié au premier plan végétal : herbes et plantes sans semence. Le dernier plan végétal - palmiers et vignes - est relié au premier plan animal, celui des limaces et des coquillages, qui n’ont d’autre sens que le toucher. Le mot « relation » (ittissâl) signifie que le dernier plan de chaque règne est prêt à devenir le premier du règne suivant.

Le règne animal (’âlam al hayawân) se développe alors, ses espèces augmentent et, dans le progrès graduel de la Création (tadarruj at-takwin), il se termine par l’homme - doué de pensée et de réflexion. Le plan humain est atteint à partir du monde des singes (qirada), où se rencontrent sagacité (kays) et perception (idrak), mais qui n’est pas encore arrivé au stade de la réflexion (rawiya) et de la pensée. A ce point de vue, le premier niveau humain vient après le monde des singes : notre observation s’arrête là. »

Ibn Khaldoun, Discours sur l’histoire universelle - Al-Muqaddima, traduit de l’arabe par Vincent Monteil, Sindbad-Actes Sud, 1997, pp. 146-147.

Belmaïzi


Comment le créationnisme menace l’« Occident » - du fashisme (...)
posté le 8 septembre 2008

superbe texte, qui rappelle bien à quel point les ultraconservateurs amériquains sont ... ultra.

Avec entre autre le créationnisme, le "parti de la vie (anti-avortement) qui prone la peine de mort et l’abstinence aux jeunes est sans doute la plus grande menace fashiste au monde actuellement, et elle donne la lattitude à tout les autre (plus) petits fashismes "ordinaires" qui par exemple nous fait enprisonner des enfants innocents en Belgique.

On poursuit les communistes comme des rats dans les medias, alors que les vrais terroristes fondamentalistes sont au pouvoir. La novlangue est installée, vive 1984.


Comment le créationnisme menace l’« Occident »
posté le 8 septembre 2008 par Jérémie Detober

Sur le créationnisme aux Etats-Unis, lire par ailleurs "Adam et Eve au pied de la lettre", dans l’excellente (nouvelle) revue française "XXI" (n°3, juillet 2008).


Comment le créationnisme menace l’« Occident »
posté le 8 septembre 2008 par Pierre

Il faut diffuser ce texte d’une parfaite limpidité


Comment le créationnisme menace l’« Occident »
posté le 7 septembre 2008 par Michel Staszewski

Bien envoyé Henri ... comme d’habitude ! Et je trouve que ce texte-ci mériterait tout particulièrement une plus grande diffusion. Envisages-tu une publication "papier" ?

Bien à toi,

Michel


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