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13.09.2008

Ethel Rosenberg et Evo Morales

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Ethel

Hier soir (vendredi 12/9/2008), une brève dépêche d’agence nous apprend que « l’exécution d’Ethel Rosenberg a été basée sur un faux témoignage ».

Qui se souvient encore d’Ethel Rosenberg et de son mari Julius ? Ils sont passés sur la chaise électrique dans la prison de Sing Sing le 19 juin 1953 après deux années passées dans le couloir de la mort, pendant lesquelles toute une opinion internationale s’était mobilisée en clamant leur innocence et en dénonçant la machination. Une opinion suspecte. À ce moment-là, Staline vient juste de mourir. La Guerre froide entre les deux blocs fera place petit à petit à la coexistence pacifique. Mais pendant six ans, on aura vécu le face à face caricatural d’une Russie stalinienne sombrant dans la paranoïa et d’une pseudo-démocratie américaine qui n’avait rien à lui envier sur ce terrain. Seule la mort de Staline sauva du peloton d’exécution ses médecins, juifs pour la plupart, qu’il accusait de vouloir l’empoisonner. Cet épisode passa à la postérité sous le nom de complot des blouses blanches et déclencha, dès le début 1953, une violente campagne antisémite.

Ethel et Julius Rosenberg étaient aussi juifs. Mais américains et communistes. Ils furent accusés en 1950 d’espionnage et de trahison pour avoir, selon l’acte d’accusation, fourni aux Soviétiques des informations qui leur auraient permis l’accès à la bombe atomique. Dans cette période d’extrême tension internationale, chacun devait choisir son camp. La « chasse aux sorcières », qui s’empara des États-Unis entre 1947 et 1953, se présentait comme une riposte proportionnée face à l’épouvantail stalinien. Les Rosenberg en furent les seules victimes. Dans la campagne désespérée pour les sauver qui fut animée sur le plan international par des communistes et des compagnons de route, les Juifs communistes se lancèrent corps et âmes. En s’identifiant aux Rosenberg, ils pouvaient refouler l’insoutenable malaise provoqué par un antisémitisme à l’Est qu’ils refusaient d’admettre.

On le sait aujourd’hui : Ethel était donc innocente. Ce n’est pas forcément le cas pour son mari. Mais ce qui est sûr, c’est qu’au regard de la jurisprudence en vigueur à cette époque, la reconnaissance de sa culpabilité n’aurait jamais dû lui valoir la chaise électrique. La sentence fut politique et téléguidée. Et même si ce ne fut pas explicitement dit, le fait que les victimes expiatoires soient juives n’était pas anodin. Ces gens-là ne sont jamais de vrais patriotes, n’est-ce pas ? Il fallait frapper un grand coup face à l’opinion, ce qui fut fait.

Aujourd’hui, la presse nous parle de Sami al-Hajj, ce caméraman d’Al Jazira qui fut détenu sans jugement à Guantanamo pendant six ans. Hosanna : il est toujours vivant. Mais ici aussi, comme hier, le contexte d’une lutte à mort du Bien contre le Mal peut tout justifier. Il faut toujours choisir son camp. De part et d’autre, honte aux mous et aux tièdes, aux obsédés de la nuance et aux Munichois en puissance. Vive les Croisés. Et tant pis pour les dégâts collatéraux.

Evo

Aujourd’hui, on nous parle aussi de la Bolivie. Le pays est crise profonde. Les régions les plus prospères souhaitent un statut d’autonomie qui leur permettrait de garder la mainmise sur les hydrocarbures. On connaît bien, en Europe, de la Croatie à l’Italie du nord en passant par la Flandre, cette rhétorique du « maître chez soi » qui n’est que la forme politique d’un banal égoïsme de riches.

J’étais en Bolivie il y a deux ans, pour une réunion internationale sur les droits de l’Homme. La rencontre avait lieu à Santa Cruz de la Sierra, la deuxième ville du pays, chef-lieu de l’opposition au président socialiste fraîchement élu, Evo Morales, un Indien de l’Altiplano. Sur la route qui sépare l’aéroport de la ville, de grandes affiches plaidaient pour l’autonomie. On nous expliqua qu’aucune réunion de ce type ne pouvait se tenir à La Paz, la capitale située au cœur des régions indiennes, à cause de son altitude (3600m), qui reste de ce fait très à l’écart du « cirque » international.

Santa Cruz est une ville moderne et sans charme, avec un plan concentrique et des rues tracées à la règle. Ici, la Bolivie est espagnole et catholique. Les seuls Indiens qu’on rencontre nettoient les rues et portent les valises. Quand Evo Morales vint nous rendre visite avec toute une équipe, ce fut un tout autre casting. Je ne suis pas près d’oublier cette petite dame de moins d’1m50, plutôt ronde, habillée à l’indienne et dont je m’enquerrais de l’identité : « C’est la nouvelle ministre de la Justice ».

On peut apprécier la nouvelle orientation impulsée par Evo Morales à partir de critères géopolitiques et d’équité sociale. Mais dans le cas particulier de la Bolivie, il ne faut pas négliger ses effets en terme de « politique de la reconnaissance ». L’accession par des moyens démocratiques au pouvoir de Morales (en alliance étroite, il ne faut pas l’oublier, avec son vice-président Alvaro Garcia Linera, issu de la grande tradition de la gauche révolutionnaire « blanche ») permet aussi à la majorité indienne du pays d’accéder au respect aux yeux de toute la société et, peut-être d’abord, à ses propres yeux. Ce point de passage est obligé pour éviter que le choc des idées ne s’incarne éternellement dans le choc des ethnies.

Ethel la Juive et Evo l’Indien nous rappellent l’enchevêtrement des espérances humaines qui mêlent de façon inextricable l’aspiration à l’universel et l’aspiration à la reconnaissance du spécifique. La synthèse de ces contraires est délicate et risque de basculer à tout moment d’un côté ou de l’autre. C’est sans doute un des principaux défis pour aujourd’hui et pour demain.

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