J’écoute le professeur Yvon Englert à la radio. Il s’exprime à propos du numerus clausus des étudiants en médecine qui, plus personne n’en doute en ce moment, nous prépare une future pénurie de médecins. Comment a t-on pu s’engager dans cette voie alors que, explique-t-il, en France et en Angleterre qui ont joué ici les précurseurs, les conséquences calamiteuses de cette option étaient déjà visibles et donc tout à fait prévisibles pour ce qui nous concerne ? Dans ces deux pays, la pénurie organisée de médecins du cru a débouché sur une importation massive de médecins en provenance des pays du Sud. Ainsi, les cadres hospitaliers français sont peuplés de médecins marocains, ceux de Grande-Bretagne le sont de médecins indiens ou pakistanais, et tous ces médecins constituent une sous-classe de prolétaires médicaux spécialisés, encadrés par un nombre réduit de médecins européens bien payés. Dommage collatéral : ces médecins manquent dramatiquement aux pays d’où ils sont issus… qui en sont réduits à faire appel à MSF en cas de besoin critique.
Imprévoyance ? Et si, au contraire, la pénurie était bien le but recherché ? L’air est à la migration économique, qui n’est que la troisième facette de la mondialisation des échanges, celle des hommes venant après celle des marchandises et des capitaux. Et dans ce domaine comme dans les autres, la libre circulation encadrée par le marché mondial prend la forme de l’échange inégal, appauvrissant les plus pauvres, enrichissant les plus riches.
Pourquoi la médecine échapperait-elle à ce nouvel air du temps ? Ce n’est pas le seul domaine où des pénuries seraient quasiment organisées alors que des réserves de main d’œuvre existent partout au cœur des pays développés et que, paradoxe suprême, elles sont concentrées au sein des populations issues des migrations précédentes. On ne le sait que trop : l’économie n’est pas une science exacte. En ces temps incertains, il est impossible de planifier les besoins de main-d’œuvre, même à très court terme. Dans chaque profession, on a assurément besoin d’un minimum incompressible de travailleurs stables. Pour le surplus, afin d’épouser au plus près les aléas de la conjoncture, il faut de la souplesse, de la flexibilité. Et quoi de plus souple et de plus flexible qu’un travailleur migrant, qu’on aura attiré dans le cadre d’un contrat temporaire et qui sera contraint de repartir si ce contrat n’est pas renouvelé, sans venir gonfler nos statistiques de chômage ni peser sur notre sécurité sociale. C’est ce que certains esprits grincheux, en France, appellent l’immigration jetable.
Pour atteindre son objectif, redéfini à Lisbonne en 2000, de devenir l’économie la plus compétitive du monde d’ici 2010, l’Union européenne se trouve en concurrence avec d’autres régions du monde qui cherchent comme elle à « attirer des travailleurs migrants pour satisfaire les besoins de leur économie » |1|. Ce constat passablement cynique est souvent, de façon rhétorique, nuancé par la préoccupation d’aussi tenir compte des besoins des pays d’origine et de procéder à des « recrutements éthiques », c’est-à-dire qui devraient veiller à ne pas assécher les ressources en main-d’œuvre qualifiée des pays pauvres. On demande à voir.
La vigilance à l’égard d’une migration économique débridée n’est pas uniquement mue par un réflexe protectionniste, même si cet aspect est aussi présent. Mais il s’agit surtout de résister à une nouvelle forme de pillage du Tiers-monde. C’est assurément dans le domaine de la santé que ce pillage est le plus avancé |2|. Y pense-t-on lorsqu’on discute ici du numerus clausus ?