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27.09.2008

Pour en finir avec les limites de Bruxelles

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Dans la panoplie des revendications francophones, l’extension des limites de Bruxelles afin d’englober, au minimum, les six communes à facilités, occupe depuis longtemps une place de choix. Et depuis longtemps, je pense que c’est une stupidité. Non pas parce que je serais spécialement sensible aux thèses flamandes. Mais en fonction de l’idée que je me fais de cette ville, de ma ville.

Mais d’abord, deux précautions oratoires.

Un. Je ne suis pas sûr que tous les politiques francophones qui s’accrochent à cette idée en soient tellement convaincus. Peut-être ne l’avancent-ils que comme une monnaie d’échange dans leur bras de fer avec l’autre partie. Certains diront alors que c’est de bonne guerre. Soit. Deux. Je suis bien conscient de la logique nationaliste infernale, à l’œuvre depuis des lustres dans ce pays comme en de nombreux endroits du globe, qui pousse à la surenchère. Qui ferait mine de céder devant l’adversaire serait immanquablement dénoncé comme traître à la cause. Comme je n’exerce aucun mandat et n’ai pas besoin de me faire réélire, j’échappe au moins à cette forme d’auto-censure.

Attaquons le fond. Bruxelles est, avant tout, une ville. C’est-à-dire un espace caractérisé par la continuité du bâti, abritant une population dense sur une surface limitée. La ville se caractérise par la richesse de ses réseaux sociaux, par la prépondérance de l’espace public (les rues et les places) sur l’espace privé (les jardins individuels), par la mixité de ses activités (travailler, étudier, habiter, se divertir). Le « vivre ensemble » en ville est direct. La rencontre n’est pas virtuelle, et l’on n’est pas dépendant de la télévision ou des mirages d’Internet pour alimenter son imaginaire. En ce sens, d’Henri Lefebvre à René Schoonbrodt, de nombreux penseurs ont pu affirmer que la ville est à la fois le berceau et la condition de la démocratie.

Mais Bruxelles, c’est aussi une ville de migrants. 48% de ses habitants sont soit étrangers, soit nés étrangers, et ce chiffre est en hausse constante. Si le Bruxelles d’avant-hier, celui des Brusseleirs, n’existe plus qu’à l’état de résidu folklorique, celui d’hier, le Bruxelles ultra-francophone de l’âge d’or du FDF, existe toujours... mais il n’est plus bruxellois. En déménageant de Bruxelles-ville à Woluwé-Saint-Lambert, Olivier Maingain a, somme toute, suivi son électorat. Ce Bruxelles-là a tourné le dos à la centralité urbaine. Il s’est réfugié en bordure des frontières régionales où il a contribué à transformer quelques arpents de terre agricole en banlieues résidentielles extensives. La plus grande partie de ce peuplement d’ex-Bruxellois a changé le visage du Brabant wallon. Une fraction s’est retrouvée en terre administrativement flamande, notamment dans ces six communes qui font depuis lors couler tant d’encre.

Ces nouveaux habitants francophones de Flandre font valoir leurs droits culturels bafoués. Selon moi à juste titre : l’existence de minorités ethno-culturelles le long des frontières est un phénomène très répandu dans le monde, et je n’ai aucune sympathie pour l’obsession de l’homogénéité linguistique qui s’est emparée de la Flandre [1]. Il n’empêche que ces francophones ne sont pas, ne sont plus des Bruxellois. Le mode de vie « rurbain » qu’ils ont choisi est la négation de la ville compacte. Sans compter que, devenus totalement dépendants de la voiture individuelle pour leurs déplacements les plus anodins (acheter un pain, conduire un enfant à l’école...), ils contribuent à l’engorgement d’une ville dont ils se sont dissociés mais qu’ils continuent à consommer comme touristes ou comme navetteurs.

Ceux-là sont partis. Bruxelles était sans doute trop pauvre ou trop sale pour eux. Qu’ils assument ce choix. D’autres les ont remplacés et ont redonné à la ville le dynamisme démographique qu’elle avait perdu. Si la langue française est restée dominante à Bruxelles, c’est désormais en tant que lingua franca, langue commune de contact entre les multiples groupes humains qui se partagent une métropole cosmopolite et où l’on parle souvent une autre langue à la maison. Si vous saviez, messieurs mesdames de nos élites francophones bourgeoises, à quel point la jeunesse bruxelloise se fiche de cette identité francophone que vous voulez lui faire endosser…

Bruxelles est une ville. Ses habitants sont des urbains. Ses limites politiques doivent correspondre à ses limites morphologiques, ce qui est en gros le cas avec ses 19 communes. La question de son hinterland (mot qui sonne comme lebensraum [2] dans certaines bouches) ne se règlera pas en déplaçant des poteaux frontières de quelques kilomètres. Autour de Bruxelles, les aires linguistiques ne correspondent pas aux aires économiques ou aux bassins d’emplois. Il y a sûrement un effort à faire pour aborder la gestion de ces espaces emboîtés dans un esprit de bonne administration (de goed bestuur, dirait YL), entre Régions adultes et consentantes. Mais la discussion gagnerait à déposer au vestiaire cette quincaillerie annexionniste qui ne sert personne (et pas non plus les francophones de la périphérie, qui à mon avis ne tiennent pas absolument à redevenir bruxellois, notamment pour des raisons fiscales).

On pourra ainsi se concentrer sur l’essentiel : le droit du million de Bruxellois de s’autogérer sans tutelle extérieure et sans devoir s’enrôler en ordre dispersé dans ce ridicule « dialogue de communauté à communauté » qui les nie en tant que collectivité. Si cette évidence démocratique n’était pas reconnue, les barricades de Mai 2009 seront bruxelloises.


[1] J’ai défendu cette thèse dans une carte blanche rédigée avec le sociologue flamand Dirk Jacobs et publiée simultanément dans La Libre Belgique et De Morgen le 14 janvier 2008.

[2] L’espace vital que les Nazis réclamaient pour l’Allemagne, et qui justifia leurs conquêtes à l’Est.

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