5.10.2008

Tobin, reviens…

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Albert Faust, grande figure du syndicalisme disparue en 2004 et qui fut mon ami, s’était occupé longtemps des « grands magasins » (comme on ne dit plus aujourd’hui, les magasins étant devenus simplement des « surfaces »). Il m’expliquait pourquoi, du point de vue des travailleurs, Delhaize c’était mieux que GB.

Des deux côtés, pas de doute, ce sont des patrons. Ils défendent leurs intérêts et sont durs en négociation. Mais chez Delhaize, précisait Faust, on a devant nous des épiciers qui ont fait fortune. La distribution, c’est leur métier et ils ont, comme n’importe quel être humain normalement constitué, le goût du travail bien fait. Chez GB, on négocie avec des financiers. Ils représentent GB comme ils pourraient représenter l’Oréal ou Citroën. Et ça fait une fameuse différence.

Laquelle ? je demandais. Faust : Les gens de Delhaize sont attachés à leur entreprise. Du moment qu’elle leur rapporte suffisamment, ils sont contents. Pour ceux de GB, ils ne suffit pas que l’entreprise rapporte. Il faut qu’elle rapporte plus que ce que rapporterait le même capital investi ailleurs. C’est le mandat qu’ils ont reçu de leurs actionnaires. Avec ce genre d’individus, il est beaucoup plus difficile de trouver un langage commun.

Dix ans plus tard, je ne sais pas si la comparaison tient encore la route. Mais Albert Faust m’avait expliqué, exemple à l’appui, ce que signifiait la « financiarisation » de l’économie, soit la domination du capital financier sur le capital industriel. Il ne suffit plus désormais que des actions rapportent 5, 6 ou 7%, ce qui est déjà très supérieur à l’augmentation annuelle du salarié lambda. Dans un monde où les capitaux circulent à la vitesse de l’éclair par de simples jeux d’écritures, il faut que chaque rendement s’indexe à tout moment sur les taux les plus élevés offerts à un quelconque coin du globe. Les fameux fonds de pension américains exigent un return rapide et consistant. Ils sont aussi prompts à s’investir qu’à se désinvestir. Casse sociale ? Ce n’est pas leur problème.

C’est justement pour éviter la sarabande mortifère des capitaux spéculatifs que James Tobin, prix Nobel d’économie, avait imaginé en 1972 l’instauration d’une taxe sur les transactions monétaires internationales. Taxe minime, qui n’aurait pas découragé les opérations bancaires à but productif. Mais qui aurait fait réfléchir deux fois ceux pour qui il s’agissait simplement d’embarquer sur le carrousel de l’argent facile. Quant au produit de la taxe, ce ne sont pas les utilisations vertueuses qui auraient manqué.

Tobin était un libéral. Ancien conseiller du président John Kennedy, il n’avait rien d’un dangereux collectiviste. Il pressentait simplement l’issue vers laquelle le train fou du capitalisme financier conduisait l’économie mondiale. C’est en défense de sa proposition que se constitua le mouvement Attac dont l’acronyme signifie Association pour une taxe Tobin et pour l’aide aux citoyens.

Cette taxe eu son heure de gloire dans les années 90. Elle fut même discutée dans de nombreuses enceintes, y compris parlementaires, y compris en Belgique. Mais ces dernières années, elle semblait enterrée. Gadget puéril, nous avaient dit en chœur les gourous omniscients du libéralisme triomphant, dont le seul effet aurait été de freiner l’initiative créatrice du marché.

Patatras ! Aujourd’hui que la fameuse main invisible a scié la branche sur laquelle l’économie mondiale était assise, tout le monde sort son plaidoyer en faveur de la régulation. C’est à mourir de rire.

Oserait-on évoquer devant ces nouveaux régulationnistes, professeurs de ceci ou chief economist de celà et dont les états de service le disputent généralement au salaire confortable qu’ils perçoivent, cette modeste mesure proposée à la fin du siècle dernier pour limiter la spéculation financière ?

Et qu’attendent les alters, très silencieux par ces temps agités, pour ressortir leur fond de commerce ? C’est le moment ou jamais.

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