Tobin, reviens…

Billet posté le dimanche 5 octobre à 00:38 par Henri Goldman.

Albert Faust, grande figure du syndicalisme disparue en 2004 et qui fut mon ami, s’était occupé longtemps des « grands magasins » (comme on ne dit plus aujourd’hui, les magasins étant devenus simplement des « surfaces »). Il m’expliquait pourquoi, du point de vue des travailleurs, Delhaize c’était mieux que GB.

Des deux côtés, pas de doute, ce sont des patrons. Ils défendent leurs intérêts et sont durs en négociation. Mais chez Delhaize, précisait Faust, on a devant nous des épiciers qui ont fait fortune. La distribution, c’est leur métier et ils ont, comme n’importe quel être humain normalement constitué, le goût du travail bien fait. Chez GB, on négocie avec des financiers. Ils représentent GB comme ils pourraient représenter l’Oréal ou Citroën. Et ça fait une fameuse différence.

Laquelle? je demandais. Faust : Les gens de Delhaize sont attachés à leur entreprise. Du moment qu’elle leur rapporte suffisamment, ils sont contents. Pour ceux de GB, ils ne suffit pas que l’entreprise rapporte. Il faut qu’elle rapporte plus que ce que rapporterait le même capital investi ailleurs. C’est le mandat qu’ils ont reçu de leurs actionnaires. Avec ce genre d’individus, il est beaucoup plus difficile de trouver un langage commun.

Dix ans plus tard, je ne sais pas si la comparaison tient encore la route. Mais Albert Faust m’avait expliqué, exemple à l’appui, ce que signifiait la « financiarisation » de l’économie, soit la domination du capital financier sur le capital industriel. Il ne suffit plus désormais que des actions rapportent 5, 6 ou 7%, ce qui est déjà très supérieur à l’augmentation annuelle du salarié lambda. Dans un monde où les capitaux circulent à la vitesse de l’éclair par de simples jeux d’écritures, il faut que chaque rendement s’indexe à tout moment sur les taux les plus élevés offerts à un quelconque coin du globe. Les fameux fonds de pension américains exigent un return rapide et consistant. Ils sont aussi prompts à s’investir qu’à se désinvestir. Casse sociale ? Ce n’est pas leur problème.

C’est justement pour éviter la sarabande mortifère des capitaux spéculatifs que James Tobin, prix Nobel d’économie, avait imaginé en 1972 l’instauration d’une taxe sur les transactions monétaires internationales. Taxe minime, qui n’aurait pas découragé les opérations bancaires à but productif. Mais qui aurait fait réfléchir deux fois ceux pour qui il s’agissait simplement d’embarquer sur le carrousel de l’argent facile. Quant au produit de la taxe, ce ne sont pas les utilisations vertueuses qui auraient manqué.

Tobin était un libéral. Ancien conseiller du président John Kennedy, il n’avait rien d’un dangereux collectiviste. Il pressentait simplement l’issue vers laquelle le train fou du capitalisme financier conduisait l’économie mondiale. C’est en défense de sa proposition que se constitua le mouvement Attac dont l’acronyme signifie Association pour une taxe Tobin et pour l’aide aux citoyens.

Cette taxe eu son heure de gloire dans les années 90. Elle fut même discutée dans de nombreuses enceintes, y compris parlementaires, y compris en Belgique. Mais ces dernières années, elle semblait enterrée. Gadget puéril, nous avaient dit en chœur les gourous omniscients du libéralisme triomphant, dont le seul effet aurait été de freiner l’initiative créatrice du marché.

Patatras ! Aujourd’hui que la fameuse main invisible a scié la branche sur laquelle l’économie mondiale était assise, tout le monde sort son plaidoyer en faveur de la régulation. C’est à mourir de rire.

Oserait-on évoquer devant ces nouveaux régulationnistes, professeurs de ceci ou chief economist de celà et dont les états de service le disputent généralement au salaire confortable qu’ils perçoivent, cette modeste mesure proposée à la fin du siècle dernier pour limiter la spéculation financière ?

Et qu’attendent les alters, très silencieux par ces temps agités, pour ressortir leur fond de commerce ? C’est le moment ou jamais.

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Forum de cet article

9 messages

Tobin, reviens…
posté le 9 octobre 2008 par fRED

La crise a des vertus pédagogiques... Les libéraux, pour mieux défendre LEUR système en crise, se mettent à en condamner les dérives financières. Mais le discours de gôôôche ne semble pas plus pertinent. Il s’agirait de séparer la confiture de la tartine. Vous avez déjà essayé ? Une fois qu’elle est sur la tartine, il y deux solutions, on la bouffe ou on la jette ! C’est comme le capitalisme. J’y réfléchis sur mon blog : http://fredditcela.blogspot.com/200... fRED


Tobin, reviens…
posté le 6 octobre 2008 par André Leclercq

... Il y a aussi des "propositions globales" comme l’économie distributive (revue "La Grande Relève") et l’éco-sociétalisme, ou l’on change complètement de système monétaire et de mode d’attribution des revenus. Les SELs, ou, mlieux encore, le système SOL en France sont un peu l’embryon de tout cela avec d’autres micro-alternatives comme les éco-villages. Pour plus d’infos, vous pouvez faire des recherches sur internet (avec ixquick.com pour changer par ex.), Wikipedia et Ecopedia contiennent d’ailleurs de + en + d’infos sur ce genre de choses...


Aidons les libéraux à reconnaître les leurs ?
posté le 5 octobre 2008 par Guy Leboutte

Tobin était un libéral, faut-il aider les libéraux à se protéger d’eux-mêmes ?

Le fondement de la crise, c’est le rapport de forces complexe qui autorise le creusement des inégalités.

Cela est très clair sous la plume de Paul Jorion, docteur de l’ULB et prof invité à l’université de Californie, qui reprend notamment l’analyse de Galbraith publiée en 1954, dans : "Comprendre la crise" http://contreinfo.info/article.php3... , ou sous celle d’André Gorz, au titre optimiste "La sortie du capitalisme a déjà commençé" http://www.catharsis-prod.eu/spip.p... .

C’est même presque clair sous la mienne, "1929 - 1989 - 2009", publié chez Cema.be : http://www.cemab.be/news/2008/10/58... .

La taxe Tobin paraît un peu mièvre dans cette perspective.

Bien à vous.


Mièvre…
posté le 5 octobre 2008 par Henri Goldman
La taxe Tobin est-elle "mièvre" ?
posté le 8 novembre 2008 par Guy Leboutte
Tobin, reviens…
posté le 5 octobre 2008 par Marc Sinnaeve

Preuve s’il en est que le lien entre économie financière et économie "réelle" n’a pas attendu les conséquences de cette crise pour exister. Les bénéfices des adhérents aux fonds de pension et divers fonds apparentés passent par des prises d’actions dans des entreprises qui, pour booster le cours de leur cotation en bourse, n’hésitent pas à licencier... De façon très transparente, de surcroît, pour que le "signal" envoyé soit bien perçu sur les fameux "marchés boursiers".

Et, pendant ce temps, le discours dominant du moment en est toujours à redouter un "effet de contamination de la crise financière sur l’économie réelle". Ou quand la transparence se mue en cécité... réelle ou feinte.

Marc Sinnaeve


Tobin, reviens…
posté le 5 octobre 2008 par bill

le diagnostic d’albert faust est remarquable. j’y souscris sans réserve. je ne pense pas que la mesure inique adoptée par les parlements américains conduise à ressusciter la notion d’une taxe tobin. et c’est bien dommage ! bill


Tobin, reviens…
posté le 5 octobre 2008 par Bernard Delforge

Henri Goldman m’énerve au plus haut point : il écrit avant moi et (beaucoup) mieux que moi ce que j’ai envie d’exprimer ! C’est un fait, je ne peux que constater …. et par ailleurs, ma paresse naturelle y trouve son compte ! En lisant ses billets d’humeur, je retrouve le compagnon de ces longues cavalcades dominicales en forêt de Soignes, là où nous dissertions, souvent à bout de souffle, de l’immigration, de l’enseignement, de cette folle économie du profit, du tiers monde, du fonctionnement de la justice….. Cela, vraiment, me manque…. Merci pour tes billets, Henri ! Bernard.


Tobin, bof…
posté le 5 octobre 2008 par Aspiral

Oui mais.... si la taxe Tobin n’a pas été adoptée, ce n’est sans doute pas sous l’effet uniquement de la pression des lobbies spéculatifs... ! Je ne suis pas économiste, mais la conviction que j’ai est que toutes les sciences humaines en sont au degré de maturation des sciences dites exactes... du seizième siècle. Catherine de Médicis gouvernait la France en vérifiant chacune de ses décisions chez son astrologue, qui vivait dans une chambre contiguë à la sienne. Les hommes politiques d’aujourd’hui, et les juges ont donné tout le pouvoir aux "ex-pères" qui en abusent de manière irresponsable, en le détournant à leur profit exclusif, car leur science repose actuellement sur des postulats faux concernant la nature humaine, principalement en ce qui concerne la définition du mot "liberté". J’ai une solution, que je défends sur un site http://www.aspirale.be et qui consiste à imposer dans la pratique des sciences humaines des structures d’espace et de temps. Voyez http://www.aspirale.be/wordpressfr/... et http://www.aspirale.be/wordpressfr/....


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