Samedi premier novembre. Il pleut. Le cimetière d’Uccle est fleuri. C’est la foire aux chrysanthèmes que les familles ont désormais l’occasion d’acheter chez l’épicier ou en grande surface. Mais dans la « pelouse spéciale », c’est la commune qui s’est occupée des fleurs, en plantant alternativement chrysanthèmes et bruyères entre les stèles.
La « pelouse spéciale » : c’est là que peuvent être enterrées toutes les personnes titulaires de distinctions patriotiques. En tout, quelque 850 tombes, dont plus de 700 d’après 1945. Toutes pareilles. En reconnaissance de leurs actes de bravoure, c’est la commune qui offre l’emplacement et la stèle, sobre, en pierre bleue striée, qui porte sur ses deux faces le nom de deux défunts associés par le hasard pour toujours. Les familles doivent seulement payer pour l’inscription des noms. Tarif calculé au nombre de lettres.
Des distinctions patriotiques, Sonia, ma mère, en avait une pleine boîte à chaussures. Décédée le 1er décembre 2004 à 92 ans, elle m’avait toujours dit que c’est là qu’elle souhaitait être enterrée. Il me semblait évident, par fidélité à l’engagement de toute sa vie, qu’il fallait apposer une étoile de David au-dessus des seules mentions autorisées (soit son prénom, son nom et ses années de naissance et de décès). La voilà donc, identifiable comme juive, mais au milieu de ses frères et sœurs de combat.

- Sonia à son arrivée en Belgique en 1937. Elle a 24 ans. (Photo : Office des étrangers)
Je me promène entre les stèles. D’abord, je ne m’attarde pas aux noms, mais aux symboles qui les coiffent. Pas une qui en soit dépourvue, et cette logorrhée démonstrative a un côté obscène, à laquelle pourtant je participe. À plus de 80%, ce sont des croix chrétiennes. Le reste, ce sont des flambeaux par lesquels les laïques militants ont marqué leur refus de tout embrigadement post mortem. Mais à part celle de Sonia, il n’y a pas une seule étoile juive. D’ailleurs, à y regarder de plus près, il n’y a pas de Juifs non plus. Sauf B., une amie de ma mère. Mais la stèle de B. ne porte pas l’étoile, mais le flambeau. Seul son patronyme bien typé résistera pour l’éternité à l’assimilation.
Je ne peux pas croire que ma mère fut la seule résistante juive résidant à Uccle et décédée depuis la guerre. Où sont les autres ? Certains sont au cimetière juif de Kraainem, comme mon père. D’autres sans doute n’ont pas tenu à ce que l’épisode douloureux de la guerre s’imprime dans la trace physique qu’ils laisseront à leurs enfants, et n’ont donc pas voulu se ranger dans cet alignement austère de stèles au garde-à-vous. Mais le résultat est là : une seule étoile juive sur plusieurs centaines de résistants. Ceux qui visiteront la « pelouse spéciale » s’en étonneront peut-être, comme je m’en suis étonné. À toi toute seule, Sonia, tu leur rappelleras que les nôtres ne se sont pas laissés conduire à l’abattoir comme des moutons. Décidément, mameshi, tu n’arrêteras jamais de militer. Je reste en deuxième ligne, en cas de besoin.