Vous aurez remarqué que, sous l’influence de l’effet-Obama et de la rhétorique qui a si bien fonctionné aux States, tout le monde, y compris à gauche, veille désormais à s’adresser à la « classe moyenne » (au singulier). L’analyse sociologique qui s’en dégage a le mérite de la simplicité. Il y a 5% de très-très-riches qui peuvent payer, 15% de pauvres qu’on doit pouvoir assister, et tout le reste c’est la « classe moyenne ». Conséquence : la « classe moyenne » est bien le cœur de cible de toute stratégie électorale. Vu son poids, quiconque aspire à gagner les élections est bien obligé de se tourner vers elle.

- Barack Obama esssayant de convaincre la classe moyenne
Ce « centrisme sociologique » débouche presque automatiquement sur un « centrisme politique ». Car on trouve de tout dans la « classe moyenne » : des salariés et des indépendants, des qui n’ont qu’un carnet d’épargne et des qui ont des actions Fortis et cotisent à l’épargne-pension, des qui sont au-dessus du revenu médian et d’autres en-dessous, des locataires et des propriétaires, des usagers intensifs des services publics et des accros de la consommation privée, des personnes attachées aux solidarités urbaines et d’autres qui rêvent d’une villa à 4 façades comme dans les revues, avec une belle voiture devant. Bref, la « classe moyenne » est une auberge espagnole.
Le point commun de ceux qui la composent serait celui-ci : ils vivent de leur travail, ce qui n’est ni le cas des 5% de très-très riches-qui-peuvent-payer (les spéculateurs de l’économie casino, les titulaires des parachutes dorés, les oligarques russes et les cheikhs saoudiens…), ni celui des 15% de pauvres qui ne travaillent pas ou pas vraiment. C’est la « classe moyenne » qui crée la richesse. Le message d’Obama, pas très original dans ce registre, est qu’il ne faudrait sûrement pas décourager par une fiscalité abusive ceux qui travaillent et entreprennent.
Cette lecture est trop simple pour être honnête. Elle laisse entendre que la redistribution des richesses ne se ferait qu’au détriment des fameux 5%. Seuls ceux-là devraient subir des augmentations d’impôts qui pourraient financer les services publics déficients tout en diminuant les impôts de la « classe moyenne » (tandis que les « pauvres » n’en paient déjà pas). Mais c’est une illusion.
Car, dans une économie financière mondialisée, les 5% sont les seuls qui n’ont aucune difficulté à pratiquer l’évasion des capitaux à grande échelle. Seuls peuvent être imposés à loisir les revenus « captifs » de ceux qui ne circulent pas. Quand aux gros revenus financiers dont on a besoin qu’ils s’investissent chez nous plutôt qu’ailleurs, on ne les attirera qu’en leur promettant un traitement de faveur. Zones franches, centres de coordination, suppression des hautes tranches d’imposition, secret bancaire, tout est bon pour les séduire en leur garantissant qu’ils ne seront pas spoliés de leurs profits, selon le célèbre théorème de l’ancien chancelier social-démocrate allemand Helmut Schmidt dont la fausseté est désormais avérée |1|. Bref, la promesse d’Obama est intenable.
La « classe moyenne » est un bricolage sociologique et une construction idéologique de mauvais aloi, où la majeure partie de la population se retrouve amalgamée en fonction de son niveau de revenu et de sa conséquence, son niveau de consommation, en faisant l’impasse sur son mode de consommation et sans se préoccuper de son rôle concret dans la société. Or certains comportements de cette classe inexistante doivent être encouragés, d’autres découragés (y compris, bien sûr, fiscalement) en fonction d’objectifs généraux, comme par exemple la justice sociale ou le développement durable. La nécessaire redistribution des richesses doit aussi intégrer ces comportements. Tenir compte des intérêts ou des aspirations de la « classe moyenne » ? Ça ne veut rien dire.
Quant aux 5%, pourra-t-on y toucher sans une certaine forme de protectionnisme européen ? Mais c’est un autre débat.