À la table d’à côté, il y avait un homme dont la voix occupait tout l’espace. C’était un écrivain connu pour son engagement démocratique. Je fus un peu surpris quand je captai dans le brouhaha cette phrase : Pour agir comme ça, c’est qu’il devait l’avoir dans les gènes. Je ne sais pas de qui il parlait, ça pouvait être un trait d’humour ou la citation d’un propos tenu par quelqu’un d’autre. Mais je me disais : pour peu que la personne visée par l’allusion fût arabe, juive ou flamande, voilà le genre de phrase qui peut démolir une réputation.
Si cette idée m’est venue, c’est que je viens d’achever la lecture de La Tache, du romancier américain Philip Roth. Le héros, Coleman Silk, est contraint de démissionner de l’université où il enseigne pour s’être demandé à haute voix si deux étudiants inscrits à ses cours mais jamais présents existaient vraiment ou s’ils étaient des zombies (spook). Or, les deux étudiants en question existaient et étaient noirs, ce que Coleman Silk, qui ne les avait jamais vus, ignorait. Mais pour la rumeur travaillée par la political correctness, l’usage de ce mot, zombies, était à l’évidence la manifestation d’une conviction raciste que, pour une fois, il n’avait pas réussi à camoufler.

- Espionnage privé dans « Fenêtre sur cour », le chef-d’œuvre d’Alfred Hitchcock
Comme disait l’autre, avec une citation hors contexte, on ferait pendre n’importe qui. Et aujourd’hui plus qu’hier. Tout qui possède un téléphone portable dispose en même temps d’un enregistreur et d’une caméra. Filmer n’importe qui n’importe quand et n’importe où est à la portée d’un enfant. Et il est à peine plus compliqué de placer une séquence volée sur You Tube et d’informer par ce biais l’humanité entière des éventuelles turpitudes d’un individu.
C’est ce qui vient d’arriver au sénateur Delacroix, nostalgique notoire du IIIe Reich et jusqu’il y a peu président du Front national belge. « On » vient de diffuser sur You Tube une séquence d’une minute filmée sur un appareil photo numérique il y a 8 ans au soleil d’Espagne |1|. Delacroix y chante, avec pas mal de réserve d’ailleurs, un pastiche ridicule de l’Eau vive, de Guy Béart, où il se moque du judéocide |2|. Il n’en fallait pas plus pour déclencher une déferlante de protestations vertueuses contre ce personnage. C’était à qui manifesterait le plus fort son indignation face à un propos lamentable mais qui fut qualifié d’« apologie de la Shoah », ce qui est faire beaucoup d’honneur à ce quatrain de potache.
Je n’ai évidemment aucune compassion pour cette personne. Mais ici je ne joue pas avec. Bien sûr, l’Europe n’est pas l’Amérique. Aux États-Unis, seuls les actes peuvent faire l’objet de poursuites, tandis que l’expression des opinions les plus scandaleuses est couverte par la liberté d’opinion. Dans la tradition juridique européenne, on considère que certaines paroles sont déjà des actes, notamment celles qui incitent à la haine ou à la discrimination. Mais pour cela il faut qu’elles soient publiques et que l’intention soit manifeste. Qui pourrait s’imaginer que cette minable vidéo diffusée huit ans après son enregistrement par on ne sait qui puisse avoir cet objectif ? Ce n’était ni drôle ni convainquant, et ça ne méritait sûrement pas l’inflation de protestations qui s’en est suivie, là où seul le mépris eut été de circonstance.
Le respect de la vie privée est un droit fondamental universel. Et ceci vaut aussi pour les fascistes. Ceux-là, il ne s’agit sûrement pas de les ménager, mais il y a bien d’autres angles d’attaque pour les empêcher de nuire. On frémit à l’idée que la moindre parole émise, le moindre geste réalisé en privé puisse se transformer en pièce à conviction dans un quelconque procès initié par la police de la pensée. À quand des caméras dans toutes les salles de bain et sous toutes les couettes ?