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16.12.2008

Modeste contribution à l’anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’Homme

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Nul ne l’ignore plus : on fête ce mois-ci le soixantième anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’Homme. Ce blog ne pouvait pas passer à côté. J’avais déjà, ailleurs [1], célébré l’article 1 de ladite Déclaration. Ici, je m’attaque à l’article 18.

Le voici, in extenso. Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion ; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction seule ou en commun, tant en public qu’en privé, par l’enseignement, les pratiques, le culte et l’accomplissement des rites.

La Déclaration dispose uniquement d’une autorité morale. Elle a pourtant été traduite dans des textes à portée juridique contraignante comme, pour l’Europe, la Charte des droits fondamentaux dont l’article 10 reprend mot pour mot le texte de l’article 18 de la Déclaration.

Les mots sur lesquels je veux m’attarder sont les suivants : « tant en public qu’en privé ». On entend trop souvent des défenseurs sourcilleux d’une certaine laïcité affirmer qu’ils n’ont rien contre le port du foulard tant qu’il reste confiné « dans l’espace privé ». Pour ceux-là, la religion étant, par pétition de principe, une « affaire privée », les signes qui en témoignent doivent être bannis de l’« espace public » qui devrait rester « neutre ». Il n’est donc pas inutile de rappeler que la Déclaration universelle des droits de l’Homme proclame exactement l’inverse. Selon son prescrit, la liberté religieuse doit être la règle en tout lieu, et toute exception doit pouvoir être justifiée au nom d’un principe supérieur.

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Copenhague : « tant en public qu’en privé… »

Car la religion, c’est autre chose que la foi. C’est un ensemble de pratiques codées, le plus souvent collectives, qui rassemblent ceux qui partagent — ou plus exactement font mine de partager — le même credo. Je ne suis pas loin de l’opinion de Regis Debray pour qui Dieu est accessoire dans la religion. Il ne l’est pas dans la foi, qui peut se passer de toute pratique visible et se vivre dans la relation directe à Dieu. Tandis que la religion est un fait social. Elle doit, pour exister, s’inscrire dans des bâtiments, des attitudes, des accoutrements, des rites et du décorum qui renvoient l’un à l’autre en balisant de signes l’espace symbolique [2].

Bien entendu, l’exercice de ce droit pose des « problèmes ». La prolifération des foulards islamiques dans nos rues semble, aux yeux de certain(e)s, tirer notre société en arrière : celle-ci vient à peine de s’émanciper de la gangue cléricale qui mettait nos vies (et surtout celles des femmes) en coupe réglée qu’une nouvelle forme de cléricalisme — le port du foulard vu comme une forme de soumission publique à Dieu réservée aux seules femmes — vient envahir l’espace public. Faut-il l’accepter ?

Oui, il faut. Le laïcisme pointu de certaines féministes « blanches » participe du discours néo-colonial qui vise à décider à la place des peuples dominés du chemin qu’ils doivent emprunter pour s’émanciper comme nous l’entendons afin d’être dignes de vivre parmi nous [3]. L’injonction à l’émancipation — sois libre comme je te le commande —, est une contradiction dans les termes.

L’article 18 de la Déclaration universelle des droits de l’Homme fait intégralement partie du bagage de l’humanisme laïque, comme tout le reste de la Déclaration. Certains laïques ont pourtant des troubles de vision et passent directement du 17 (droit de propriété) au 19 (liberté d’opinion), en zappant le 18…


Post-scriptum (17.12.08)

Un lecteur se déclare scandalisé par ma phrase « Le laïcisme pointu de certaines féministes “blanches” participe du discours néo-colonial » qui serait insultante, à la limite du racisme inversé.

Cette question divise violemment les féministes les moins contestables. Je vous livre deux citations, extraites du remarquable texte de Nadine Plateau (Féminisme/féminismes) qui ouvre la dernière livraison des Cahiers marxistes [4].

1. Je rejoins ici la thèse de Chandra Mohanty (…) qui montre qu’en dépit de l’hétérogénéité des féminismes occidentaux, il y a une cohérence qui résulte de la conviction implicite que l’Occident est le référent premier dans la théorie et la pratique.

2. La division actuelle des féministes sur l’interdiction du foulard oppose celles qui reconnaissent à des femmes ou groupes de femmes le droit à définir, dans un contexte donné et à partir de leur expérience, quelles voies elles choisissent pour atteindre leur objectif de libération, et celles qui pensent que le “modèle occidental” est le meilleur, sinon le seul, moyen de leur libération.

Je ne saurais mieux dire.


[1] Dans l’ouvrage collectif Du bon usage de la laïcité, Aden, 2008, où je signe l’article « Égaux en dignité, ou les chemins tortueux de l’émancipation ». Voir également ici.

[2] Je dois ce concept à Thérèse Mangot.

[3] Pour en lire plus sur les tensions au sein du féminisme : Le féminisme à l’épreuve du multiculturalisme, Cahiers Marxistes, octobre-novembre 2008, n°238.

[4] Ibidem

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