Attention, danger. Je me risque ici sur un terrain miné. L’étoile juive et la croix gammée constituent peut-être les symboles les plus chargés d’affect qui existent aujourd’hui, du moins en Europe. Leur juxtaposition systématique, initiée depuis quelques années mais qui a éclaté autour des derniers évènements de Gaza, polarise des tensions douloureuses. Ce rapprochement des deux symboles ulcère la « rue juive », et par ricochet les Européens qui ont intégré la souffrance juive et les interdits dont elle a balisé leur culpabilité. Par contre, il est perçu comme totalement justifié dans la « rue arabe » à travers sa solidarité existentielle avec le peuple palestinien. Pour ma part, je considère cette équation comme injuste et contre-productive. Mais je comprends trop bien ce qui la motive et ne considère absolument pas qu’il s’agisse d’une manifestation d’antisémitisme ou de négationnisme, comme on le suggère ici ou là avec insistance.
Nous sommes ici en présence d’un malentendu explosif qui peut mettre en danger la nécessaire solidarité universelle (c’est-à-dire qui ne doit pas se confiner à la population arabo-musulmane) avec la cause palestinienne. Pour élucider ce malentendu, il faudra se livrer à un exercice indispensable de décentrement, tenter de comprendre l’impact émotionnel que telle ou telle formulation peut avoir pour les uns ou les autres, bref aborder une question complexe « avec le regard de l’autre ». Cette démarche, que connaissent bien les praticiens de l’approche interculturelle, s’oppose radicalement à celle qui vise à faire le tri des expressions légitimes à partir du seul point de vue d’une certaine gauche, laïque et « blanche », pétrie de la conscience de sa supériorité morale.
C’est un exercice que je m’efforce de faire en permanence, à partir d’une fréquentation équitable de ces deux rues, celle qui m’a vu naître mais que j’ai quelque peu délaissée et celle que j’ai découverte à mon âge adulte et que je visite depuis régulièrement. Je m’adresserai successivement à l’une et à l’autre.
À ceux de la « rue juive »
Les plus militants d’entre vous dénoncent le « négationnisme » et l’« antisémitisme » qui seraient de retour à la faveur des manifestations de solidarité. Ces qualifications infâmantes, susceptibles effectivement de discréditer ceux qu’elles visent, sont injustifiées. Négationnisme : le génocide des Juifs n’est pas nié, il est au contraire réaffirmé, même par ceux qui parlent de « nouvelle Shoah », mais qui estiment – à tort selon moi – qu’un nouveau génocide est commis en Palestine. Antisémitisme : il s’agit, ne l’oublions pas, d’une forme de racisme, c’est-à-dire d’une idéologie qui postule une hiérarchie entre les êtres humains selon leur origine ethnique, en attribuant aux « races » des caractéristiques innées, physiques ou morales. À part de rares exceptions (mais qui sont déjà de trop), nous n’avons rien vu de tout ça. Quant à l’assimilation au nazisme, pour discutable qu’elle soit, est-elle autre chose qu’une opinion ou, surtout, un procédé rhétorique pour discréditer l’adversaire, procédé dont Israël a d’ailleurs fait abondamment usage dans le passé à l’égard de ses ennemis arabes ? Je reconnais qu’il y a, dans le chef de ceux qui mettent en avant l’équivalence entre l’étoile juive et la croix gammée, une certaine jubilation à retourner l’accusation contre l’État d’Israël qui s’est cru tout permis au nom de son statut de victime éternelle.
Le judéocide qui est intervenu en plein cœur de l’Europe civilisée a conféré à la communauté qui en fut victime un statut d’intouchabilité dont découle l’impunité qui a bénéficié jusqu’à aujourd’hui à Israël. Mais le génocide nazi est bien un phénomène européen. La conscience collective des peuples du Sud, en ce compris les immigrations qui en sont issues, garde la mémoire d’autres méfaits : ceux de la colonisation et ceux de l’esclavage. Vouloir faire partager à ces peuples le poids d’un crime qui leur est étranger – y compris à travers un « devoir de mémoire » trop univoque – constitue une violence symbolique que personne ne pourrait subir sans réagir.
Reste un point sensible : à travers le symbole de l’étoile juive, ce n’est pas Israël qui serait visé, mais l’ensemble des Juifs. Il y a là un glissement qu’effectivement, il ne faut pas accepter. Mais d’où vient la confusion ? L’État d’Israël a mis ce symbole polysémique au centre de son drapeau. Il justifie hier sa création, aujourd’hui son expansion territoriale apparemment illimitée au nom de l’histoire juive millénaire et affirme agir au nom de tous les Juifs du monde. Affirmation confirmée par ceux qui parlent justement au nom des Juifs du monde : « Oui, Israël s’exprime et agit bien en notre nom, et nous en sommes solidaires en toute circonstance. » Comment, dans ces conditions, s’étonner d’un amalgame que nous alimentons nous-mêmes ?
À ceux de la « rue arabe »
Votre cœur saigne en Palestine. Mais votre vie est ici et elle s’imbriquera de plus en plus avec celle d’autres habitants de ce pays dont vous êtes désormais des citoyens à part entière. Vos souffrances et vos révoltes, vous les partagerez pour pouvoir les dépasser et surtout pour qu’elles ne vous étouffent pas. C’est ce que permet le beau projet de « société interculturelle » qui cultive les échanges entre groupes humains d’histoires et de traditions différentes, selon la belle devise du Centre bruxellois d’action interculturelle « Unir sans confondre et distinguer sans séparer ».
Et parmi ces groupes humains, il y a la communauté juive. À la base de ses prises de position actuelles que je déplore, un traumatisme dont il est difficile pour quiconque ne l’a pas vécu d’imaginer l’ampleur et les marques. Pardon de parler de mon histoire personnelle. Ma mère vint s’installer en Belgique en 1939. Elle laissa en Pologne ses parents, ses neuf frères et sœurs ainsi que les épouses et enfants de ses deux frères aînés. Tous furent assassinés en 1942 dans le « camp » de Treblinka. Elle-même fut déportée à Auschwitz en janvier 1944. Elle compta parmi les 1206 rescapés sur les 24916 Juifs, étrangers pour la plupart, qui furent déportés de Belgique. À lire ces chiffres, on devrait pouvoir comprendre ce qui différencie un génocide planifié d’autres massacres dont l’histoire contemporaine est malheureusement jalonnée. Depuis la création d’Israël, le conflit israélo-palestinien n’a fait « que » 52000 morts environ. 52000 de trop, bien sûr, mais ce qui ne le place qu’au 49ème rang d’un lugubre hit parade depuis 1950, loin derrière, par exemple – et pour rester dans l’aire arabo-musulmane –, les divers massacres au Soudan (1.900.000 morts entre 1983 et 2006), la guerre Iran-Irak (un million de morts entre 1980 et 1988), la guerre coloniale menée par la France en Algérie (675.000 morts entre 1954 et 1962) ou les massacres de Kurdes en Turquie, Irak et Iran (300.000 morts entre 1980 et 1990).
Sous la forme infâmante de l’étoile jaune cousue sur leurs vêtements, l’étoile juive fut imposée à tous les Juifs des pays occupés en 1940 par les armées du IIIe Reich, en prélude à leur extermination. C’est pour cette raison que le rapprochement entre l’étoile juive et la croix gammée de leurs bourreaux, en plus d’être infondé sur le plan historique, est tellement blessant pour les descendants des rescapés du judéocide. Ce rapprochement, dont je comprends bien la mécanique, met objectivement en péril le développement d’une large solidarité avec la cause palestinienne. C’est dans ce sens-là qu’il est contre-productif.
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