À la conférence onusienne contre le racisme de Genève (Durban II), un discours controversé aura occulté tout le reste. C’est tellement confortable d’avoir, sur la scène du théâtre politique mondial, un énergumène sur lequel tous les gens distingués peuvent se permettre de taper sans risques. Le président iranien Ahmadinejad joue ce rôle à la perfection. Plus les démocraties occidentales le vomissent, mieux il se porte. Il suffirait qu’on ne lui accorde que l’importance limitée qu’il mérite, et sa baudruche se dégonflerait vite fait. Mais non : il nous faut toujours un grand mauvais prêt à servir, et en face un preux chevalier à qui se rallier. Il n’y a pas si longtemps, Bush et Ben Laden s’entendaient comme larrons en foire dans des rôles d’épouvantails en miroir, chacun puisant dans la détestation de l’autre la légitimité du leadership de son propre camp. Malheureusement pour le président iranien, Barack Obama n’a pas l’air d’être candidat pour le rôle. Il faudra donc qu’il se débrouille tout seul pour acquérir la stature à laquelle il aspire : celle d’un leader des damnés de la terre face à l’Occident éternellement triomphant.

- Ahmadinejad et Chavez : faux frères
Même s’ils fraient parfois ensemble, le président iranien n’est pas Chavez. De celui-ci, on peut discuter le style théâtral ou les tentations autocratiques. Il reste que sur le terrain de la société vénézuélienne, son bilan est largement positif. Ce n’est absolument pas le cas pour Ahmadinejad qui est une catastrophe pour son propre peuple. (Demandez aux femmes, aux jeunes, aux syndicalistes et aux défenseurs des droits humains ce qu’ils en pensent.) Quant à la surenchère verbale sur laquelle il mise pour détourner l’attention du front intérieur, elle n’a, dans les faits, qu’un impact à peu près égal à zéro. Son modèle semble être un personnage aujourd’hui justement oublié, Ahmed Choukeiry, qui dirigea l’OLP depuis Le Caire jusqu’en 1967 avant l’émergence du Fatah de Yasser Arafat. Choukeiry se rendit alors célèbre en promettant de « jeter tous les Juifs à la mer », slogan répété ad nauseam… en hébreu sur les ondes et dont le seul effet pratique fut de fournir à l’État d’Israël tous les prétextes dont il avait besoin pour mobiliser sa population et justifier ses actes les moins justifiables.
Ahmadinejad ne dit pas que des bêtises [1]. À côté de son antisémitisme maquillé grossièrement en antisionisme délirant, il affirme quelques vérités puissantes [2], ce qui lui permet d’obtenir son petit succès devant ceux qui n’ont jamais accepté la mise en coupe réglée du monde par des donneurs de leçons autoproclamés universels. C’est un grand malheur pour les peuples dominés, et pour le peuple palestinien en premier lieu, qu’un tel personnage matamoresque puisse instrumentaliser leur cause.
Mais ce ne sont que des mots. Le président iranien adore jouer à faire peur, et en face certains adorent frémir en l’écoutant. Cela permet, avec soulagement, d’oublier que l’Etat d’Israël vient de se doter du gouvernement le plus à droite de son histoire, avec en son sein un Avidgor Lieberman qui ne vaut pas mieux que l’Autrichien Haider, et que ce gouvernement – rendons lui cette grâce – conforme son discours à ses pratiques en se déclarant opposé à la création d’un État palestinien, même confiné aux deux mouchoirs de poche de la Cisjordanie et de Gaza. Pourtant, personne n’a quitté la salle quand un officiel israélien entrait, aucun ambassadeur n’a été rappelé ou convoqué, bref c’est business as usual. Le gouvernement Netanyahou est un non-événement pour ceux qui font semblant d’être effrayé par Ahmadinejad. Bref, on s’offusque des mots. Avec les faits, on s’arrange.
De l’Iran au Hamas, il n’y a qu’un pas que certains franchissent de façon compulsive. Dans La Libre Belgique, Claude Demelenne dénonce vigoureusement le danger qui le mobilise désormais tout entier : la fascination de certains – en vrac : « des déçus du gauchisme traditionnel, des tiers-mondistes, des activistes musulmans, des partisans de Dieudonné », – pour l’Iran, le Hamas et le Hezbollah. Dernier symptôme : un appel « pour le retrait immédiat et inconditionnel du Hamas de la liste européenne des organisations terroristes ». Scandale !
Eh bien, ce sulfureux appel, je l’aurais signé. Comme l’ont fait la féministe historique Christine Delphy [3], le journaliste Paul Goossens, l’écrivain antifasciste Tom Lannoye, l’intellectuel marxiste britannique Tariq Ali, le spécialiste du Moyen-orient Paul Delmotte, la sénatrice verte française Alima Boumedienne, l’échevin socialiste de Molenbeek Jamal Ikazban et mes amis Amir Haberkorn et Michel Staszewski de l’UPJB. Je doute pourtant que ces personnalités tout à fait équilibrées nourrissent une grande fascination pour les islamistes. Pour ce qui me concerne, à de nombreux égards, le Hamas me débecte : usage de la torture vis-à-vis des partisans du Fatah [4], crimes de guerre contre des civils israéliens [5], recyclage du Protocole des Sages de Sion, le plus célèbre des faux antisémites…. Mais j’acte que, devant les défaillances de la gauche laïque sur place, devant aussi les insuffisances graves de la gauche européenne, c’est un mouvement de ce type qui a fini par incarner la résistance à une des dernières oppressions coloniales qui se poursuit depuis des décennies en toute impunité internationale (et cette impunité nourrit également la popularité du Hamas).
Il est incohérent de faire des courbettes devant Israël, qui n’a même pas eu droit à la moindre petite brouille diplomatique au moment des massacres de Gaza, et d’exclure le Hamas du champ des interlocuteurs à prendre en considération. Car, évidemment, avec des terroristes répertoriés, on ne discute pas. Mais si je ne demande pas à Israël de se retirer des territoires, de démanteler les colonies, d’abolir les check points, de renoncer aux assassinats extra-judiciaires, de démonter le mur de séparation, de traduire en justice ses propres criminels de guerre qui n’ont même pas honte, de s’excuser un minimum pour les milliers de morts civiles innocentes avant d’entretenir avec cet Etat des relations diplomatiques de haut niveau, je ne demande pas non plus au Hamas de reconnaître Israël et de se transformer en agneau avant de le considérer comme un interlocuteur légitime. C’est là le sens du mot « inconditionnel » de l’appel, qui n’est effectivement pas anodin. Les « deux poids deux mesures », ça suffit. Parlons plutôt de paille et de poutre…

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