Dieudonné fascine. Homme de spectacle, il sait s’y prendre, et ça marche. En tout cas avec moi. C’est que je lui reconnais deux mérites. Un : c’est probablement l’humoriste le plus doué de sa génération. Deux : son discours politique « me parle », et je me sens en accord avec 80% de ses propos.
Le problème, ce sont les 20% restants qui gâchent tout le reste. Son obsession à faire du sionisme la cause fondamentale de toutes les injustices qui minent la société. Chez Dieudonné, la lutte contre le sionisme devient l’arbre qui cache toute la forêt. En lançant sa liste antisioniste, il aurait déclaré : « Les électeurs auront le choix d’un vote antisioniste clairement affirmé, qui ne se cache pas. (…) Il faut que la République retrouve son sens et que nous chassions toutes les organisations mafieuses du type le Crif, de la République » (Le Monde, 21.03.09). Je n’ai aucune sympathie pour ledit Crif
(l’organisation prétendument représentative des Juifs de France, connue pour son militantisme pro-israélien), mais en faire le principal ennemi à abattre de l’action politique, ça relève du délire paranoïaque. Un délire dont témoigne, par exemple, un des nouveaux alliés politiques de Dieudonné, le dénommé Yahia Gouasmi, président de la Fédération des chiites de France |1| et du Parti antisioniste qui en est l’émanation. Yahia Gouasmi, qui occupe la troisième place sur la liste, était aux côtés de Dieudonné lors d’une conférence de presse tenue le 24 avril, où il déclara : « Le sionisme a gangrené notre société. Il occupe une place majeure qui ne lui est pas destinée. Il gère les médias. Il gère l’éducation de nos enfants. Il gère notre gouvernement… et tout cela pour l’intérêt de l’étranger. L’intérêt de l’entité sioniste israélienne. Nous sommes là pour leur dire que la chevalerie est arrivée pour stopper ce sionisme qui gangrène notre pays. (…) Le sionisme il est en train d’éduquer tes enfants. Tu n’as plus autorité sur tes enfants. Il est en train de les orienter comme ils veulent, où ils veulent, même comment il faut voter. Le sionisme est chez vous, et chez nous. Il divise le foyer. Il divorce le foyer. A chaque divorce, moi je vous le dis, il y a un sioniste derrière. A chaque chose qui divise une nature humaine, il y a derrière un sioniste. » On cherchera vainement la moindre différence entre ce genre d’antisionisme et l’antisémitisme le plus plat.
Yahia Gouasmi n’est pas le seul allié encombrant de Dieudonné. Regardez cette photo des figures de proue de la « liste antisioniste ». À la gauche de Gouasmi et de Dieudonné se trouve le « rabbin » ultra-orthodoxe Mordkhe Borreman, de la secte antisioniste Neturei Karta qui plaide en tout temps et en tout lieu la soumission des juifs à la volonté de Dieu qui les a placés sous le joug des autres nations pour les punir de leur impiété. Puis vient Alain Soral, cinquième sur la liste, transfuge tout frais du Front national. Alain Soral est aussi l’auteur d’un essai intitulé Vers la féminisation ? Démontage d’un complot antidémocratique(1999) où la femme est qualifiée d’« être du désintérêt politique ». Sachant que les deux autres comparses de Dieudonné partagent, pour des raisons religieuses, la même conception de la femme-qui-doit-rester-à-sa-place, y aurait-il autre chose qui relierait ces quatre personnages que la haine du « sionisme » ?
J’imagine que, pour certains, en m’en prenant à leur idole, je me discrédite définitivement. Dans ce cas, le discrédit devrait aussi s’étendre aux Indigènes de la République qui ne mâchent pas leurs mots.
« Nous avons longtemps espéré un sursaut de lucidité de la part de Dieudonné. Nous nous sommes abstenus jusque-là de dénoncer ses errements politiques. Nous l’avons défendu lorsqu’il était la cible d’attaques injustes et nous avons même gardé le silence les nombreuses fois où il a fourni de formidables prétextes à tous ceux qui voulaient sa peau - et la nôtre, par la même occasion. (…)
Piégé par ses propres délires, par les encouragements de ses « conseillers », pseudo-antisionistes, et par l’hostilité que lui ont manifesté la plupart des forces politiques en France, Dieudonné a franchi un cap décisif, peut-être irrémédiable, en s’alliant dans le cadre d’une liste dite antisioniste avec des personnalités douteuses dont certaines sont directement issues de l’extrême-droite raciste.
Nous nous en serions probablement moins souciés si Dieudonné ne bénéficiait d’une surexposition médiatique, entretenue à dessein par nos adversaires pour stigmatiser à travers lui l’ensemble des communautés noires, arabes et musulmanes. Mais le plus grave est que le débat nécessaire sur le sionisme et la politique européenne (et française) vis-à-vis de l’Etat d’Israël a été ainsi occulté par une polémique sur la personnalité et le rôle de Dieudonné. (…)
En s’alliant avec l’extrême-droite, quel que soit le visage qu’elle se donne, Dieudonné et ses semblables ("la banlieue s’exprime", Kemi Seba, Centre Zahra, etc.) effacent sans scrupules plus de quarante ans de lutte de l’immigration contre l’extrême-droite ; ils insultent la mémoire de tous ceux qui se sont battus contre le colonialisme. Que Dieudonné en soit conscient ou non, il fait ainsi le jeu du sionisme qu’il prétend combattre (…). »
Il est malheureux, il est même lamentable, que certains militants respectables de la cause palestinienne (voir ici), dans une fuite en avant qui les rend aveugles, fassent de Dieudonné et de sa liste un modèle à suivre en Belgique et se revendiquent de son patronage. En agissant de la sorte, ils discréditent la cause qu’ils prétendent défendre.
Face à Dieudonné, ses alliés et ses supporters, on se dit qu’avec de tels amis, même les meilleures causes n’ont plus besoin d’ennemi.