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14.06.2009

Remettre la gouvernance à sa place

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Cette obsession de la « gouvernance » dans les négociations actuelles doit absolument être élucidée pour la remettre à sa place. Celle-ci n’est pas négligeable. Mais à force de tout focaliser sur ce point et d’en faire le critère principal sur lequel devrait se conclure un accord de coalition, on rabaisse la politique au niveau d’un concours de vertu.

La démocratie représentative correspond à ce que Benjamin Constant appelait la « démocratie des Modernes ». Là où, dans la démocratie athénienne (la « démocratie des Anciens »), une élite de citoyens dirigeait la Cité au jour le jour et entretenait un personnel spécialisé pour s’occuper pendant ce temps de leurs affaires privées, dans la « démocratie des Modernes », c’est le contraire : les citoyens entretiennent un personnel spécialisé pour qu’il gouverne la Cité au jour le jour selon leurs consignes, afin de pouvoir s’occuper eux-mêmes de leurs affaires privées. Ce système est sans doute indépassable dans le cadre d’une démocratie de masse, tant la complexité des problèmes sociétaux impose une bonne maîtrise des dossiers et une délibération approfondie pour établir la balance des intérêts. C’est pourquoi les appels à la démocratie directe sont souvent l’œuvre de démagogues qui prétendent parler au nom du peuple, lequel n’a de toute façon ni le temps ni l’envie de se substituer au personnel politique.

Pour faire correctement fonctionner un tel système, il y a deux conditions, une principale et une accessoire. La principale, c’est que l’offre politique reflète bien les grandes options disponibles pour orienter le développement humain. Ces options — libéralisme, social-démocratie, écologie politique, démocratie chrétienne, pour citer les principales à l’œuvre en Europe — ne sont pas techniques. Il s’agit non seulement de faire en sorte que « ça fonctionne » en élargissant dans la mesure du possible les possibilités du bien-être humain, mais surtout d’assurer que ce bien-être profite au plus grand nombre. Et c’est bien ici que les courants divergent et que les intérêts des divers groupes sociaux (salariés, employeurs et classes moyennes, propriétaires et locataires, rentiers et allocataires sociaux, générations actuelles et futures, producteurs et consommateurs, habitants des villes et des campagnes, des pays développés ou du Tiers-monde…) ne coïncident pas naturellement. L’objet du travail politique, c’est de dégager les meilleurs compromis soutenables, en fonction d’une certaine conception de la justice. Mais avant de passer des compromis, il est nécessaire que les diverses options puissent se confronter dans l’arène démocratique, notamment à l’occasion des élections.

Et c’est ici que le bât blesse. Les diverses propositions se distinguent de moins en moins les unes des autres, en tout cas sur l’essentiel. Ce constat n’est pas neuf. Pendant les Trente Glorieuses, les principaux courants en présence ont passé un compromis permanent autour du « modèle rhénan » du capitalisme. Pendant les années 80, sous les coups de boutoir de la crise économique qui brisa les équilibres à la base de ce modèle, la social-démocratie accompagna toutes les dérives libérales en faveur de plus de dérégulation et plus de privatisations. Un Schröder ou un Blair firent de la politique libérale aussi bien, voire mieux que des libéraux estampillés. Ce fut l’âge d’or de la « pensée unique ». Plus tard, dès que les thématiques portées par les écologistes furent prises au sérieux, chacun s’empressa de repeindre son programme en vert vif, histoire de montrer qu’on n’avait pas besoin des écologistes pour faire de l’écologie.

Ajoutons que les règles du marketing politique, faisant fond sur la dissolution des identités de classe, poussèrent tous les partis à ratisser large, à s’adresser à tous, aux « gens » [1], comme s’il existait des propositions satisfaisantes pour tous et ne lésant personne, comme si, dans un monde aux ressources limitées, on pouvait mieux habiller Paul sans déshabiller un petit peu Pierre. La recherche du compromis honorable a fait place à la mystification du consensus. Du coup, les différences entre les uns et les autres finirent par dépendre de plus en plus de questions de style, de stratégies de communication ou d’un casting plus ou moins réussi des principaux porte-parole.

Et c’est ici qu’intervient la condition accessoire : la qualité du casting. Puisque les programmes ne se distinguent plus d’évidence et que toutes les combinaisons entre partis sont décrétées possibles, c’est le casting qui fait la différence. L’important, c’est désormais ce que les porte-parole incarnent par leur personne (en ce compris tout ce qui relève de la communication non verbale) beaucoup plus que leur programme qui cède d’ailleurs régulièrement le pas devant les impératifs de la « com ». Ainsi, un Javaux charrie par sa manière d’être de tout autres valeurs qu’un Daerden et ces valeurs sont susceptibles de séduire certains profils d’électeurs plutôt que d’autres. Il s’agit même sur ce plan d’une opposition absolue alors que, au regard de leurs propositions politiques, leurs différences ne me semblent pas tellement insurmontables [2]. Bien sûr, il faut que le personnel politique soit un minimum vertueux. Qu’il n’abuse pas de sa position pour s’enrichir et qu’il ne favorise pas outrancièrement sa clientèle. Et pour éviter toute suspicion dans le futur, il est bien nécessaire de rendre la démocratie plus lisible en l’élaguant d’institutions qui apparaissent, à tort ou à raison, comme des fromages à mandats. Mais ces questions — dites de la gouvernance ou de l’« éthique » — doivent reprendre leur place : l’accessoire. Ou pour le dire autrement : elles sont la forme de la politique et la condition nécessaire de son exercice légitime, ce qui n’est pas rien. Mais elles ne peuvent faire l’impasse sur le fond, qui doit garder la prépondérance.

[1] Même le PTB s’est mis dans ce registre. Voir sur le blog de Hugues Le Paige.

[2] Je pressens que ceci va en faire bondir plus d’un…

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