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28.06.2009

Figures d’allochtones en politique

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Allochtone : terme à bannir, d’usage courant en Flandre, où il est utilisé de manière normative dans la sphère politique pour définir un groupe de personnes qui ne seraient pas « autochtones ». Impossible d’en donner une définition rigoureuse, et heureusement : jusqu’à quand reste-t-on « allochtone » et cesse-t-on même un jour de l’être ? Et qu’en est-il en cas d’origines multiples ? Est-on allochtone à partir de 25%, 50%, 75% de gênes non européens ? S’il s’agit de désigner précisément des personnes qui feraient l’objet de dispositifs spécifiques, un tel concept ne tient pas la route et se prête à toutes les manipulations.

Par contre, il est est tout à fait adéquat pour désigner une construction sociale qui vise à personnifier, au sein même de notre société, une altérité radicale. Dans l’imaginaire collectif, l’allochtone est une personne visiblement issue de l’immigration en provenance d’un pays réputé pauvre et à laquelle sont associés une batterie de stéréotypes sociaux et culturels. Sera perçue comme allochtone toute personne sur qui ce construit peut être collé a priori. Le concept de visibilité est ici central. La visibilité passe par l’apparence (traits du visage, couleur de peau) mais aussi, et de plus en plus, par le nom. S’il n’y avait ce nom, il serait très difficile de distinguer un Maghrébin d’un Européen du sud. Le cas des personnes issues d’unions mixtes est particulièrement intéressant. Elles portent le patronyme de leur père, et souvent un prénom issu de la tradition paternellle, tandis qu’elles auront été principalement éduquées par leur mère. Ainsi, une Fatima Bensalah (nom inventé), identifiée comme allochtone par son nom alors que sa mère est belge, le sera sans doute moins en son for intérieur qu’une Marie Devos (idem) de père flamand et de mère marocaine. Mais à cause de ce regard porté sur elle par la société, toute sa relation à celle-ci en sera transformée, et elle ne pourra pas y échapper complètement, sauf à risquer une sérieuse névrose.

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Combien de A, de B et de C…

Une sous-catégorie, particulièrement exposée par les temps qui courent, est celle des « élus allochtones ». Ils constituent un inépuisable objet d’études et de commentaires. Y compris sur ce blog, d’ailleurs. À leur propos, on n’hésite pas à formuler des attentes parfaitement contradictoires qui tiennent du « double bind ». Pour illustrer mon propos, je vous présente deux prototypes d’élus allochtones, qui constituent des profils limites. À mes yeux, ils sont aussi honorables l’un que l’autre.

A. et B. sont tous deux d’origine marocaine, nés ici de parents ayant immigré dans les années soixante. Mais ils ont choisi des positionnements politiques opposés, bien qu’ils appartiennent au même parti. Pour A., son origine est une affaire privée et contingente. Il adhère à un projet politique global et ses centres d’intérêt ne concernent pas particulièrement les personnes de la même origine que lui. Et pour éviter toute ambiguïté, il s’interdit de solliciter leur vote en particulier, au nom d’une complicité « ethnique » qu’il récuse. Pour sa part, B. est entré en politique pour donner une voix à un groupe dominé et discriminé : les personnes d’origine étrangère appartenant aux classes populaires, dont il a décidé de porter les légitimes demandes particulières qu’il comprend et, dans une large mesure, partage. Et il fait naturellement campagne dans ce milieu.

A. comme B. seront rapidement confrontés à des situations inconfortables. A. sera aux prises avec les réflexes pavloviens de ceux qui le réduisent à n’être qu’un élu « issu de l’immigration » et qui voudront absolument savoir ce qu’il pense de l’islam et du foulard, de la Palestine ou du mariage homosexuel comme si son avis individuel était représentatif de quoi que ce soit. Il sera aussi confronté aux demandes nombreuses des « siens » pour qui il ne saurait oublier ses racines et qui attendent de lui qu’il soit à leur service particulier, même s’il n’a strictement rien promis de ce genre. Quant à B. qui assume de s’adresser prioritairement à un électorat « de niche », il sera mis en concurrence avec d’autres qui ont choisi le même créneau que lui quant à ses performances en termes de « return » (= je t’ai donné ma voix, que me donnes-tu en échange ?). On le testera en permanence quant à sa conformité avec les canons supposés du groupe (= est-il un bon musulman, est-il contre les sionistes… ?), ce qui ne l’empêchera pas, symétriquement, d’être suspecté dans son propre parti d’être un « élu communautaire » uniquement attaché à satisfaire une clientèle privée. A. et B. devront naviguer entre ces injonctions contradictoires en sauvegardant leur intégrité et leur dignité. Je leur souhaite le courage nécessaire.

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… au Parlement bruxellois ?

Et puis il y a les C. Les spécialistes du double discours, un pour les « noirs » (respect des traditions, patriotisme marocain, religion…), un pour les « blancs » (valeurs universelles, intérêt général, laïcité…) [1]. Un pour racoler des voix [2] et les rabattre vers leur parti, un autre pour complaire aux puissants de ce même parti à qui ils doivent leur place enviable et qui doivent être rassurés que ces élus pas tout à fait de la maison ne feront pas trop de vagues et resteront sagement à leur place. À Bruxelles, des C., il en existe malheureusement un certain nombre. Disons qu’ils ne constituent pas la meilleure publicité possible pour le suffrage universel. Mais, j’en suis bien conscient, les élus issus des groupes les moins légitimes (y compris les femmes) sont toujours tenus d’en prouver davantage.


[1] « Blancs » et « noirs » sont également, bien entendu, des constructions sociales, et non des définitions objectives.

[2] Voir à ce sujet mon article dans l’ouvrage collectif Dépasser les peurs, construire un monde commun, Étopia, 2009

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  • Figures d’allochtones en politique Posté par Pierre Verhas, le 28 juin 2009
    Il faut savoir que le boulot d’échevin ou de bourgmestre est à mi-temps. Certains cumuls sont interdits par le PS : par exemple, échevin ou bourgmestre et Sénateur. D’autre part, (...)
    Lire la suite
    • le boulot d’échevin ou de bourgmestre est à mi-temps Posté par Pierre-Yves Lambert, le 29 juin 2009
  • En prouver davantage ? Oui, si on "en" a promis au-delà de ses capacités. Posté par Pierre-Yves Lambert, le 28 juin 2009
    Soyons clairs, soit on est un élu de la majorité, auquel cas on la ferme ou on démissionne, et on se limite à recevoir la clientèle à sa permanence sociale. Les lois sont élaborées (...)
    Lire la suite

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