Depuis toujours, j’aime spontanément le bio. Ma crémière peut témoigner que le fromage au lait cru et les pommes du terroir firent de tout temps partie de mon ordinaire. En communauté, on mangeait macrobiotique et mon peu d’appétence pour la bidoche m’a permis de diminuer mon empreinte écologique sans effort. J’ajoute que depuis le lycée, je suis cycliste quotidien. Tout ça, c’était donc bien avant la mode, que dis-je, la frénésie qui propulse ces trois lettres, et tout ce qui va avec, au firmament de la branchitude. Au point que ça en frise le ridicule, à force de voir le mot « durable » et le vert PANTONE 369 accommodés aux sauces les plus surprenantes. De quoi donner envie d’exercer un peu son esprit caustique. En passant, je me souviens que, dans une autre vie, j’ai exercé la profession d’architecte. Car trop, c’est trop.
Ce week end se déroulent les Journées du patrimoine en Wallonie. Parmi les réalisations à visiter, on pointe une maison « bioclimatique en bois tressé » réalisée par l’architecte Christian Jadot à Gouvy. Sur la photo (voir ci-contre au moment de son achèvement), la réalisation semble vraiment sympathique. Mais tenez-vous bien. Selon le site Internet des Journées du patrimoine, cette maison « s’inscrit dans la mouvance de l’architecture organique qui promeut l’harmonie entre l’homme, son habitat et la nature ». Et on poursuit, sur le même ton un tantinet cuistre : « La conception de ce bâtiment repose sur le principe de l’éco-bioconstruction qui combine la minimisation de l’impact de la construction sur l’environnement et sur l’être humain qui va l’habiter ». Une affirmation à vous faire adhérer au CDH dans l’heure.
Le principe du bioclimatique est de considérer que la maison tout entière doit constituer un capteur d’énergie. Une des règles de base, c’est d’agencer les différentes pièces de façon que les espaces de vie s’ouvrent au sud pour récupérer un maximum d’énergie solaire directe et d’utiliser les espaces techniques, qui ne doivent pas spécialement être éclairés naturellement ni chauffés, pour isoler la maison du côté nord. Ci-dessous, un schéma d’organisation typique. Mon verdict : l’architecture bioclimatique telle qu’on nous la vend généralement dans les revues est une fumisterie sociale. Si chacun devait en suivre les préceptes, il ne resterait plus grand chose de la vie en société. J’exagère ? Sans doute, mais…
Considérez non pas une maison bioclimatique, mais deux. La seule disposition interdite entre elles, c’est de les mettre face à face de telle façon qu’elles se « regardent » (et leurs habitants par la même occasion). Car dans ce cas, une des deux maisons s’ouvrirait au nord et cesserait d’être bioclimatique. Vous avez donc le choix entre les mettre côte à côte, en occupant un seul trottoir de la desserte qui les relie, ou l’une derrière l’autre, l’une ayant le loisir de s’ouvrir sur la façade arrière de l’autre, qui sera hermétiquement close selon les principes du bio. Multipliez-les par dix : vous aurez un chapelet de maisons regardant toutes vers le sud tout en s’ignorant superbement entre elles. Le critère du bio en architecture contredit les exigences basiques de la vie sociale qui est territorialement structurée par la succession des rues et des places.
Mais de rues et de places, il n’est pas question dans l’architecture bioclimatique. Tous les exemples montés en épingle concernent des maisons isolées, donc à quatre façades, donc présentant une surface de déperdition maximale. En termes de bilan thermique, une telle maison est plus gaspilleuse qu’une maison mitoyenne, même mal isolée. Mais le gaspillage est surtout ailleurs. Une maison à quatre façades est distante de la suivante d’un minimum de vingt mètres d’axe en axe. Cette distance tombe en moyenne à six mètres dans le cas de maisons mitoyennes. C’est-à-dire qu’il faudra trois ou quatre fois plus de tuyaux d’alimentation et d’égouts, de rue et de trottoir, de câbles de téléphone ou de télédistribution pour alimenter une maison isolée, qu’elle soit ou non bio, que pour une maison mitoyenne. Enfin, je vous fiche mon billet qu’il est impossible d’atteindre cette maison par transport en commun, ce qui rend l’usage d’une voiture (voire de deux) difficilement évitable. Conclusion : faire du bio « dans une seule maison » (comme Staline prétendait faire du socialisme dans un seul pays) est une stupidité. Seule la ville ou, à tout le moins, le bourg densément bâti, peut constituer un ensemble économe en énergie, parce que les parties sont bien englobées dans le tout. En termes d’efficacité énergétique, la densité est beaucoup plus performante que les technologies vertes les plus pointues. À l’inverse, le mitage des campagnes par des « villas » éparses, fussent-elles bioclimatiques ou enrobées de panneaux solaires photovoltaïques généreusement subventionnés par la Région, est un scandale civique qui devrait être aussi lourdement taxé que l’utilisation des 4x4.
Un autre jour de râlerie, je vous parlerai de l’architecture en bois (s’il n’y a que du bois, c’est absolument invivable) et des lofts.

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