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29.10.2009

Le libéralisme et les accommodements

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Curieusement, ce sont très majoritairement des libéraux qui alimentent le dénigrement des « accommodements raisonnables » dont l’examen est mis au menu des Assises de l’interculturalité et que les partis de l’Olivier soutiennent avec plus ou moins d’enthousiasme.

Pourquoi curieusement ? Parce que ces fameux accommodements traduisent de façon éclatante le libéralisme philosophique qui fait primer la liberté individuelle sur la contrainte extérieure, que celle-ci émane du groupe – et on verserait alors dans le « communautarisme » tellement décrié – ou de l’État, qui se comporterait alors en organe d’un « communautarisme majoritaire » prétendant imposer à des minorités sa conception de la vie bonne [1].

Il n’est donc nullement étonnant que le premier groupe politique à avoir découvert les accommodements raisonnables ne soit pas un groupe de gauche : il s’agit de la Fédération des étudiants libéraux qui organisa, dès octobre 2007, la première (et à ma connaissance la seule) mission d’études au Québec pour s’inspirer des politiques d’intégration des communautés culturelles à l’œuvre dans ce pays, avec le soutien, faut-il le préciser, des deux grands partis démocratiques de la Belle Province, dont le parti libéral.

Et c’est donc en libéral conséquent qu’Hervé Hasquin, en sa qualité de secrétaire perpétuel de l’Académie royale des sciences, des lettres et des Beaux-Arts de Belgique, invita en 2008 le sociologue Gérard Bouchard à présenter les travaux de la Commission qu’il coprésidait au Québec sur les « pratiques d’harmonisation ». Et que le député wallon Richard Miller terminait ainsi sa lettre à la rédactrice en chef du Vif/l’Express après la publication du numéro controversé du 29 août 2008 titré Comment l’islam menace l’école ? : « Les Québécois, notamment, développent une pratique appelée « accommodements raisonnables » qui pourrait, plus utilement, faire l’objet d’une enquête par le Vif/l’express, magazine de qualité. »

Il ne faut pas chercher bien loin l’origine de l’hostilité désormais avérée des libéraux, poussés dans le dos par quelques personnages autoproclamés « de gauche », aux accommodements raisonnables : il s’agit d’emm… la majorité en place à la Communauté française, en exploitant le trouble bien réel de laïques progressistes déstabilisés par un certain retour du religieux au sein des populations issues de l’immigration populaire.

Mais cette bataille, qui vire au délire et qui se fait sur le dos de populations déjà pas très gâtées dans notre société, n’a vraiment pas lieu l’être. L’esprit des « accommodements raisonnables » est vraiment ce dont nous avons besoin pour déminer les tensions qui travaillent notre société diverse et couper l’herbe sous le pied aux pêcheurs en eau trouble qui prospèrent des deux côtés. Cet esprit n’exclut nullement la réaffirmation de quelques grands principes qui doivent baliser l’espace commun. Ni, bien entendu, qu’il subsiste des désaccords sur ce qui doit être considéré comme raisonnable ou non. Mais il faut pouvoir en débattre, comme il sied dans une démocratie moderne attentive aux droits des minorités.

Je voudrais vous faire partager un texte important. Il s’agit de la « Déclaration universelle sur la laïcité au XXIe siècle ». Elle fut rédigée par Jean Baubérot et présentée à Paris, sous la présidence d’Hervé Hasquin, à la date du 9 décembre 2005, soit à la date anniversaire de la loi de 1905 consacrant dans la République française la séparation des Églises et de l’État.

Ce texte, rendu public avant que les polémiques ne s’emballent, est un texte important. Je vous en livre seulement trois articles, mais prenez la peine d’en prendre connaissance en entier, en suivant ce lien.

Article 1. Tous les êtres humains ont droit au respect de leur liberté de conscience et de pratique individuelle et collective. Ce respect implique la liberté d’adhérer à une religion ou à des convictions philosophiques (notamment l’athéisme et l’agnosticisme), la reconnaissance de l’autonomie de la conscience individuelle, de la liberté personnelle des êtres humains des deux sexes et leur libre choix en matière de religion et de conviction. Il implique également le respect par l’Etat, dans les limites d’un ordre public démocratique et du respect des droits fondamentaux, de l’autonomie des religions et des convictions philosophiques.

Article 3. L’égalité n’est pas seulement formelle, elle doit se traduire dans la pratique politique par une vigilance constante pour qu’aucune discrimination ne soit exercée contre des êtres humains, dans l’exercice de leurs droits, en particulier de leurs droits de citoyens, quelle que soit leur appartenance ou leur non appartenance à une religion ou à une philosophie. Pour que soit respectée la liberté d’appartenance (ou de non appartenance) de chacun, des « accommodements raisonnables » peuvent s’avérer nécessaires entre les traditions nationales issues de groupes majoritaires et des groupes minoritaires.

Article 18. Tout en veillant à ce que la laïcité ne prenne elle-même, dans ce nouveau contexte, des aspects de religion civile où elle se sacraliserait plus ou moins, l’apprentissage des principes inhérents à la laïcité peut contribuer à une culture de paix civile. Ceci exige que la laïcité ne soit pas conçue comme une idéologie anticléricale ou intangible. C’est une conception laïque, dynamique et inventive qui donnera une réponse démocratique aux principaux défis du XXIe siècle. Cela lui permettra d’apparaître réellement comme un principe fondamental du vivre-ensemble dans des contextes où la pluralité des conceptions du monde ne doit pas apparaître comme une menace mais plutôt comme une véritable richesse.

À mes yeux, ce texte est d’inspiration authentiquement libérale, dans une acception du libéralisme qui est le fond commun de tous les courants de l’arc démocratique. Il développe une conception de « laïcité inclusive » qui est bien la promesse de la paix civile. À condition, bien entendu, que les conditions économiques et sociales soient réunies. Mais ceci est un autre débat, et le recours au libéralisme, fut-il philosophique, n’y suffira assurément pas.

•••

[1] Je vous livre ici cette sentence du penseur libéral Ludwig von Mises (1881-1973) : À la base de toutes les doctrines totalitaires se trouve la croyance que les gouvernants sont plus sages et d’un esprit plus élevé que leurs sujets, qu’ils savent donc mieux qu’eux ce qui leur est profitable. Une personne se situant à gauche ne s’exprimerait sans doute pas de cette manière en soutien aux accommodements raisonnables.

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