1.03.2010

Communautarisme

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Un spectre hante la société : le communautarisme. Prononcez simplement le mot et votre interlocuteur est supposé se mettre à trembler. Inutile de le définir, d’ailleurs. Une menace diffuse est toujours beaucoup plus pernicieuse, car on ne sait pas d’où le coup va venir [1].

Le sénateur Destexhe, chevalier blanc hyperkinétique de la laïcité laïque, veille au grain. La nomination de Fatima Zibouh, chercheuse à l’ULg, au Conseil d’administration du Centre pour l’égalité des chances et la lutte contre le racisme, il n’avale pas. « Désigner une femme voilée dans une institution aussi symbolique que le Centre pour l’égalité des chances est un signal négatif. Il signifie qu’un parti dit “progressiste” comme Écolo choisit la voie du communautarisme et non de l’intégration. » (Le Soir, 27/28 février 2009).

Et voilà le mot lâché. Je le prends au vol. Que peut bien vouloir signifier ce nouveau concept en « isme » et la promotion de Fatima Zibouh a-t-elle quelque chose à voir avec lui ?

Le « communautarisme » réfère à l’existence de communautés, terme passe-partout s’il en est. À côté des trois communautés constitutionnelles du pays, il trouve à s’appliquer à toute collection d’individus qui développent un fort sentiment d’appartenance. Celui-ci peut s’enraciner dans une histoire – c’est le cas des communautés issues de l’immigration – mais aussi dans un trait identitaire quelconque. On parle ainsi couramment de la communauté homosexuelle. Les communautés constituent des espaces de sociabilité intermédiaires entre les noyaux familiaux et la société globale. Elles sont le lieu par excellence des « solidarités chaudes ». Dans la tradition belge qui reconnaît les identités plurielles [2], l’existence de communautés de tous ordres est généralement considérée comme un atout susceptible de renforcer les liens sociaux, et partant la cohésion sociale.

S’il y a des communautés, il y a évidemment une vie communautaire (essentiellement associative) et aussi une affirmation communautaire. Les singularités propres aux groupes d’appartenance doivent pouvoir se déployer dans l’espace public, à condition que cela se fasse de manière pacifique et respectueuse des autres identités singulières. Il y a là une juste équilibre à trouver. Par exemple, on ne voit pas pourquoi des couples gays ne pourraient pas se promener main dans la main sans risquer les quolibets. Mais on leur déconseillera un excès d’exhibitionnisme, alors qu’on sera peut-être moins regardant pour des couples hétéros. Tenir compte sans s’y soumettre des préjugés du plus grand nombre est généralement une preuve de sagesse.

Le « repli communautaire » intervient quand l’équilibre entre le lien communautaire et la société globale est rompu. On ne vit plus qu’avec « les siens » en tournant le dos « aux autres ». Ce qu’on nomme souvent abusivement repli communautaire dans les populations issues de l’immigration maghrébine ou turque est souvent simplement le produit d’une trop grande concentration de leur habitat. Ce qui renforce le contrôle social des uns sur les autres et rend plus difficile le choix de certain-e-s de s’en émanciper. On peut évidemment regretter ces tendances au repli et il est légitime d’en saisir les causes et d’œuvrer pour que chacun-e puisse avoir un véritable choix d’y rester ou d’en sortir. Mais cet état de fait n’est pas encore du communautarisme.

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Photo : le « racolage ethnique », qu’on nomme parfois improprement « communautarisme électoral », est plutôt une variante de clientélisme. À ce titre, il est une perversion de la démocratie, mais ni plus ni moins que, par exemple, la mobilisation des élus liégeois en faveur du circuit de Francorchamps.

On peut parler de communautarisme quand la pluralité communautaire cherche à se traduire dans des dispositifs juridiques et institutionnels permettant à chaque communauté de légiférer pour elle-même et d’échapper aux normes communes. Il en est ainsi des Tribunaux islamiques qui, en Grande-Bretagne, jugent les litiges que des musulmans leur soumettent. Mais il n’en découle pas que toute personne appartenant à une communauté de façon visible défende forcément un tel modèle.

Les personnalités publiques –pas plus que les autres individus – ne sont pas des êtres désincarnés. Ils ont des appartenances fortes qui les structurent. Il n’y a aucune raison qu’elles en fassent mystère, car c’est aussi à partir de là qu’elles agissent. Je refuse de faire une différence de nature entre la couleur de la peau, l’orientation sexuelle, le handicap, le patronyme (comme le mien, qui signifie clairement mon origine juive que j’assume) d’une part et le port d’un signe religieux de l’autre. Dans le premier cas de figure, il s’agit d’une caractéristique personnelle immuable. Dans le second, elle est peut-être modifiable mais à un prix inacceptable du point de vue de l’identité personnelle (et il n’appartient à quiconque de juger de ce prix à la place des personnes concernées) [3]. Pense-t-on que la nomination d’un Juif à une fonction publique est une manifestation de communautarisme indépendamment des positions qu’il défend ? Pareil pour une musulmane, et je n’ai jamais compris pourquoi le fait qu’elle porte ou non un foulard change quoi que ce soit à l’affaire.

Du communautarisme, il y en a pourtant dans ce pays. Entre piliers, dans l’enseignement et la santé. Entre Flamands et francophones. Mais, là, on nous expliquera qu’il s’agit d’un communautarisme légitime. Un communautarisme de souche, en quelque sorte.


[1] C’est exactement la même chose pour les « accommodements raisonnables », cette proposition honorable mais évidemment discutable, qui, pour l’intarissable Alain Destexhe, est l’objectif évident des milieux islamistes qui-veulent-imposer-la-non-mixité-dans les-piscines… (Le Soir, 27/28 février 2009). On attend toujours qu’AD pourfende la non-mixité dans les vestiaires, qui est pourtant un affront intolérable à la neutralité de l’espace public et à l’égalité hommes-femmes.

[2] Contrairement à la tradition française qui est devenue pour certains la référence absolue – on se demande vraiment pourquoi. Que sait-on de l’Allemagne, de l’Italie, de l’Espagne, des pays nordiques ? Je n’évoque ni les Pays-Bas ni le Royaume-Uni, pays pestiférés où, à en croire la rumeur, un multiculturalisme communautariste a pris le pouvoir…

[3] Idem pour le changement de nom, de sexe ou de couleur de peau, puisque tout est techniquement modifiable désormais.

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  • Communautarisme wallon Posté par Pierre Verhas, le 3 mars 2010
    A propos de "communautarisme", voici que le Mnistre-Président de la Région wallonne et de la Communauté française veut aussi lancer un débat sur l’identité wallonne ! 1) Je me (...)
    Lire la suite

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