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1.03.2010

L’âme de la France éternelle, par Marc Jacquemain

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(Ce billet est rédigé par Marc Jacquemain, que j’accueille avec plaisir dans cet espace. HG)

La brusque apparition du hamburger au cœur du débat sur l’identité française a de quoi laisser perplexe. Ce n’est pas qu’il n’y ait pas sa place, mais plutôt qu’on l’attendait dans l’autre camp : symbole de la « malbouffe » à l’américaine, insulte aux valeurs sacrées de la France éternelle que sont entre autres le foie gras, les rillettes, le Saint-Émilion ou le Vouvray, sans oublier, bien sûr, l’incontournable camembert. Imaginer un maire monter au créneau pour défendre le « big bacon », symbole s’il en est de la fin de « l’exception culinaire française », cela aurait paru a priori ahurissant… s’il n’y avait, bien sûr, la question des rapports avec l’Islam, qui transforme en plomb tout ce qu’elle touche et fait vaciller les frontières idéologiques les mieux installées, y compris celles de la tradition culinaire.

Voilà dès lors ledit hamburger promu au rang de symbole des droits du citoyen et de l’égalité de traitement, amenant même le maire de Roubaix à annoncer qu’il va déposer plainte pour discrimination. Non pas qu’il soit opposé à l’offre de viande halal dans les Quick mais parce qu’il trouve scandaleux que certains points de vente puisse lui être réservés : « nous voulons préserver la diversité », assure-t-il dans le Monde [1]. Il n’est d’ailleurs pas le seul à avoir pris les choses en mains puisque la mairie de Marseille a tenu à rencontrer les gérants des deux Quick concernés pour les « inciter à proposer une offre diversifiée ». Certains députés UMP ont même parlé de « communautarisme » allant jusqu’à provoquer la gêne de leur leader Jean-François Copé à qui cela n’arrive pourtant pas souvent.

J’aurais pu me contenter de poster sur le blog d’Henri un commentaire ironique sur ce saisissant « combat à front renversé », bien typique de la progression du « n’importe quoi » dans la question difficile de la cohabitation (inter)culturelle. Mais, manifestement, cela aurait été trop court : c’est que l’argument de la « discrimination » ou du « racisme à rebours », même exprimé modérément, a touché y compris des amis chez qui je ne l’attendais pas, à commencer par Henri lui-même, qui parle, dans une note de son blog de « maladresse ». Dès lors, je me suis demandé s’il ne valait pas la peine de mettre de côté l’impression de « délire » et de prendre un minimum au sérieux les arguments avancés pour justifier d’une discrimination [2].

Le premier est que les consommateurs des Quick ne sont pas traités de manière équilibrée puisque ceux qui veulent manger halal pourront le faire mais il n’est rien prévu pour ceux qui s’y refusent absolument. J’ai bien du mal à saisir l’argument : la clientèle d’un Quick n’est pas une clientèle captive. Si elle tient à manger des « big bacons », il ne manque pas de points de vente pour la servir. Se plaindre qu’un Quick labellisé « halal » soit consacré à la viande halal et à elle seulement, c’est un peu comme se plaindre qu’un restaurant alsacien ne vende pas de pizza ou qu’un restaurant italien ne vende pas de choucroute [3]. Il ne viendrait à personne l’idée de voir dans ces deux exemples une forme de discrimination : il n’existe pas de restaurant qui ne soit « dédié », fût-ce de manière assez lâche, à une forme de cuisine plutôt qu’une autre. Et personne ne soupçonne ces restaurants de vouloir « discriminer » les consommateurs qui n’aiment pas ce qu’ils présentent : lorsqu’on déteste le mouton, la tomate, les olives et les feuilles de vigne, il paraît plus raisonnable de ne pas choisir un restaurant grec plutôt que de se plaindre de ne pas y trouver de Charolais.

Le deuxième argument pourrait être qu’on ne peut confondre une préférence purement esthétique (il y a des choses que j’aime et d’autres que je n’aime pas) avec une préférence motivée par une conviction religieuse. J’ai, là aussi, beaucoup de mal avec cet argument : lorsqu’il est question de libre choix entre des options également acceptables (manger du porc ou non) je ne vois pas en quoi la motivation du choix présente la moindre pertinence. Il en va ainsi, par exemple, du végétarisme : personne ne reproche aux végétariens les raisons pour lesquelles ils se refusent à manger de la viande, que ce soit parce qu’ils n’aiment pas cela ou pour des convictions philosophiques voire religieuses. Le dernier cas est sans doute le plus fréquent. Et il ne vient à l’esprit de personne d’en faire une question de discrimination ou une atteinte « au caractère laïque de l’Etat » puisqu’il s’agit de choix privés, sur un marché privé. Plus explicitement encore, on sait qu’il existe aussi des restaurants cashers dont personne ne s’est jamais inquiété. Cela semble bien prouver que l’argument religieux ou philosophique, dans ce cas-ci (comme dans bien d’autres) ne « prend » que lorsqu’il est « gonflé » par les représentations fantasmées de l’Islam.

Au fond, nos rapports avec les traditions musulmanes s’organisent en fait sur un renversement de la présomption : elles sont a priori suspectes et il leur revient de faire la démonstration de leur innocuité. Après examen, je ne vois toujours pas d’autre justification à « l’affaire » du hamburger, ni de raison de concéder quoi que ce soit, dans ce cas présent, à nos propres préjugés.


[1] Les éléments factuels de cette réflexion ont tous été empruntés au Monde, qui y a consacré au moins cinq articles, soit plus qu’à n’importe quelle « bavure » des forces de l’OTAN en Afghanistan.

[2] Encore merci à Henri de m’avoir « prêté » son blog pour ce faire.

[3] A ceci près que, si chacun fait clairement la différence entre la choucroute et la pizza, je me demande quelle proportion de consommateurs pourrait deviner, au goût, si son hamburger est halal ou non.

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