2.05.2010

BHV-burqa, même combat !

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Ce billet est la version raccourcie d’une contribution à l’excellent site minorités.org. Ce qui explique quelques précisions pédagogiques parfaitement inutiles pour les visiteurs habituels de ce blog.


Le mercredi 21 avril 2010, toute la planète médiatique s’était donné rendez-vous à la Chambre des Représentants. Au menu : l’interdiction du voile intégral dans tous les lieux publics, qui aurait dû y être votée à l’unanimité, tous les partis s’étant prononcés pour. Ce vote aurait dû faire de la Belgique le premier État européen à légiférer sur la « burqa », ce qui valait à coup sûr le déplacement.

Mais ce vote n’eut pas lieu. Car le jour même, un parti de la majorité, l’Open VLD (libéraux flamands), retira sa confiance au gouvernement de coalition dirigé par le social-chrétien Yves Leterme qui du coup perdait sa majorité dans le groupe linguistique néerlandophone (vous suivez ?). La crise qui s’ouvrait renvoya le vote sur la « burqa » à plus tard. Les journalistes venus couvrir l’événement furent obligés de se reconvertir sur le tas pour comprendre les raisons de la chute du gouvernement (et pour certains, c’était manifestement trop demander eu égard au temps de cerveau dont ils disposaient. Voir ci-dessus la déjà célèbre carte de Belgique produite par TF1 à cette occasion). Ces raisons tiennent en trois lettres : BHV.

BHV. Non, ce n’est pas le Bazar de l’Hôtel de Ville. Ici, BHV = Bruxelles-Hal-Vilvorde. Un triangle de villes qui désignent un arrondissement électoral. Celui-ci englobe en même temps la région bilingue de Bruxelles-capitale et une partie de l’ancien Brabant qui est unilingue flamande, à la réserve près qu’on y trouve six communes à statut spécial, limitrophes de Bruxelles et où les francophones sont en majorité. (Vous suivez toujours ? Sinon faites-moi signe.) L’existence de cet arrondissement est une anomalie constitutionnelle et il est plus ou moins acquis qu’il devra être scindé pour se conformer à la logique du fédéralisme territorial. Mais cette scission nécessitera une contrepartie. Laquelle ? C’est là-dessus que les partis du Nord et du Sud s’étripent depuis des années, et c’est là-dessus que le gouvernement vient de tomber et que de nouvelles élections fédérales sont annoncées pour le mois prochain (13 ou 20 juin).

Il y a pourtant un point commun entre la « burqa » et BHV. La « burqa », en Belgique, tout le monde s’en tamponne. Ça ne fait même pas débat. Il y a bien des tensions aiguës autour du « simple » foulard islamique entre des courants fascinés par le modèle français radicalement éradicateur et d’autres plus soucieux, dans la tradition belge qui n’est pas assimilationniste, d’organiser une coexistence respectueuse du droit des minorités. Mais tous se sont réconciliés pour promouvoir au pas de charge l’interdiction de la « burqa », les uns pour confirmer leur leadership dans la lutte résolue contre l’« islam réac », les autres pour se dédouaner d’une accusation de faiblesse dans un climat pourri où l’islam et les musulmans font l’objet d’une suspicion qui devient vraiment pesante.

BHV, c’est pareil. À part dans quelques villages proches de Bruxelles où des bourgmestres flamands en ont fait l’affaire de leur vie, l’immense majorité de la population s’en contrefiche de BHV. Une solution serait trouvée à cet imbroglio institutionnel que ça ne changerait rien au quotidien de 99% des habitants du pays. Le temps et l’énergie consacrés à traiter de ce qui n’aurait dû être qu’une question technique mineure, son importance démesurée dans l’agenda au détriment des « vrais problèmes » relégués à l’arrière-plan sont pour beaucoup dans le discrédit général du monde politique, tous acteurs confondus. Ceux-ci l’admettent d’ailleurs volontiers : c’est malheureux de perdre son temps à de telles vétilles. Mais chacun ajoute : si l’autre communauté n’avait pas des exigences insupportables, l’affaire serait déjà réglée depuis longtemps. Et le cirque est ainsi perpétuellement relancé… Bref, dans le cas de BHV comme pour le voile intégral, deux « problèmes » ont été montés en épingle par le système politico-médiatique et se sont auto-alimentés en boucle, entraînant le personnel politique dans une folle surenchère. Dans un premier temps, il fallait convaincre l’opinion publique qu’il s’agissait là de questions primordiales pour pouvoir, dans un second temps, feindre de se mettre à l’écoute de l’opinion induite. Mais personne n’est dupe. Si chacun soutient bien sa propre équipe de façon pavlovienne, qui peut affirmer avoir compris l’enjeu du match ou même les règles du jeu ? J’ai fait le test dans mon entourage : pas une personne sur dix.

Le second point commun tient à l’absence d’un acteur important dans l’espace de la délibération. On délibère de BHV dans deux espaces séparés, l’espace francophone et l’espace flamand, donc « entre soi » et en absence de l’« autre » qu’on peut rendre responsable de tout ce qui cloche sans qu’il puisse se défendre [1]. Un front ethnique francophone s’oppose à un front ethnique flamand. Dans chaque camp, c’est la prime aux rouleurs de mécanique tandis que ceux qui font l’exercice élémentaire d’essayer de se mettre à la place de l’autre passent pour des Munichois en puissance [2]. Pour ce qui est de la « burqa », le « débat » s’est déroulé dans l’absence quasi totale des musulmans. Ceux-ci, si opposés à l’usage du voile intégral qu’ils puissent être, ont bien compris que l’argumentaire utilisé pourrait s’appliquer sans difficulté à toute visibilité de l’islam dans l’espace public. Mais s’ils ne voulaient pas être assimilés aux salafistes et aux talibans et alimenter la parano ambiante, ils n’avaient pas intérêt à trop se manifester. À part les associations défenderesses des droits de l’Homme dont les avis ont été souverainement ignorés (Amnesty international, Human Rights Watch, Ligue des droits de l’Homme, Mrax…), rien n’est venu troubler la belle et courageuse unanimité obtenue à si bon compte sur le dos d’une poignée de semi-cloîtrées silencieuses qui du coup le seront encore un peu plus.

Un troisième point commun est plus pathétique. Sur BHV et la « burqa », un gouvernement a facilement prise. Sur la crise financière, les fermetures d’entreprises, le réchauffement climatique ou toute question dont le cadre est au minimum européen, c’est plus difficile de faire croire qu’on maîtrise la situation. Le vote anti-burqa, intervenu finalement le 28 avril et qui aura été un des derniers gestes d’un parlement miraculeusement réconcilié avant d’être dissous, sera paradoxalement l’aveu de l’échec d’un système médiatico-politique déconnecté du réel. Si la démocratie politique veut inverser cette tendance suicidaire qui pourrait nourrir, lors des élections à venir, un refus de vote sans précédent, elle devra en finir avec le double discours et se conformer dans les frontières de la Belgique à ce qu’elle prône dans les frontières de l’Europe : des partis politiques de plus en plus européens et non leur fractionnement perpétuel, des frontières de moins en moins étanches et non l’obsession d’en dessiner de nouvelles, des droits fondamentaux de plus en plus universels, des systèmes de solidarité de plus en plus élargis dans le temps et l’espace.


Pour les accros que BHV et la crise politique intéressent, j’ai participé à un débat sur Télé-Bruxelles à ce propos, avec Eric Corijn (VUB, Aula Magna) et Liesbeth Van Impe (Het Nieuwsblad). On peut le visionner ici : http://www.telebruxelles.net/portai....


Mémoire courte

Alexander De Croo fut élu à la tête des libéraux flamands le 12 décembre 2009. À cette occasion, Didier Reynders déclara : « Je suis persuadé que les militants de l’Open VLD ont fait un excellent choix en élisant Alexander De Croo à la Présidence de leur parti qui, faut-il le rappeler, constitue avec le MR, la principale force politique au sein du Parlement fédéral. Le MR est d’ores et déjà persuadé qu’Alexander De Croo aura a cœur de perpétuer l’excellente coopération qui a toujours prévalu dans nos relations avec ses prédécesseurs et lui exprimons tous nos vœux de succès dans sa nouvelle fonction ».

Source : le site de Didier Reynders.


[1] Ni même qu’il y ait spécialement intérêt, puisque, dans le système électoral actuel, chacun ne peut obtenir que les suffrages des électeurs sa propre communauté linguistique, à l’exception de Bruxelles.

[2] Il faut reconnaître que, sur ce point et depuis quelques années, les principaux journaux ont donné régulièrement la parole à des représentants de l’autre communauté. Mais au moment d’« éditorialiser », aucun quotidien ne peut se permettre de « décoller » de l’opinion postulée majoritaire de son lectorat.

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  • BHV-burqa, même combat ! Posté par Nathalie Patris, le 4 mai 2010
    Excusez-moi de cette petite digression qui a plus trait au voile etc...qu’à la burka. Morte de rire en lisant cet article consacré à la franc-maçonnerie dans le Soir : (...)
    Lire la suite
    • BHV-burqa, même combat ! Posté par Pierre Verhas, le 4 mai 2010
      • BHV-burqa, même combat ! Posté par Nathalie Patris, le 6 mai 2010

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