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2.05.2010

Les lectures de Pierre Ansay : "Inéluctable", de Daniel Soil

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Lecteur impénitent, Pierre Ansay ouvrira bientôt son propre blog sur le site de Politique. En attendant, je l’héberge volontiers sur le mien.


« C’est maintenant que l’homme est parvenu à connaître que la pensée doit régir la réalité spirituelle. Ce fut donc là un magnifique lever de soleil. Tous les êtres pensants ont en commun célébré cette époque. Une émotion sublime a régné en ce temps, un enthousiasme de l’esprit a fait frissonner le monde, comme si l’on était parvenu à la réconciliation effective du divin avec le monde » [1].

Cette phrase de HEGEL évoquant la révolution française et la réconciliation entre l’esprit et le monde vaut bien pour mai 68 et spécifiquement pour le dernier roman de Daniel SOIL, Inéluctable. Si la réconciliation était promise, si l’émotion sublime était au rendez-vous, si l’enthousiasme agitait la poétique des assemblées libres soixante-huitardes, les réconciliations ont pris du temps et du chemin pour le héros du livre, Antoine JAMART. Le roman déploie en effet les déchirures d’un jeune bourgeois plongé dans les expériences unifiantes du magnifique lever de soleil où « l’Orient est rouge » avec bourgeois qui tente de rimer avec Mao. Ouverture très camusienne : « Tommy est mort, on ne sait pas bien quand, entre le trente décembre et le quatre janvier ». Tommy est l’ami d’Antoine. Rencontré dans le hall de la gare du midi, fils de bonne famille, lui aussi. Le souvenir de l’ami décédé, on ne saura jamais s’il s’agit d’un suicide ou d’une asphyxie au monoxyde de carbone dans sa baignoire, va scander l’évolution d’Antoine, car tout dans ce roman égotiste tourne autour d’Antoine JAMART et de cette amitié inaboutie avec Tommy. En arrière fond constant, la figure de GIDE, l’éternel voyageur, le protestant hédoniste et l’intellectuel au bord de l’engagement progressiste. La forme fait alterner le souvenir de l’ami disparu, le retrait hors de l’engagement maoïste et la multiplicité des pratiques culturelles, cinéma, lecture et musique soudées par les amours multiples puis assagies.

Jeune protestant contestant

L’héritage protestant est explicitement revendiqué sans abjuration, fidélité qui contribue à la tension entre la culture prolétarienne accrochée aux basques de mai et la sophistication de la recherche culturelle de soi : aversion pour le loufoque, sérieux du questionnement plutôt que de l’engagement, références constantes au choral luthérien et tout spécialement à BACH, respect de la loi confinant au légalisme. Comme si cette morale rigoriste intérieure ne pouvait qu’entrer en tension avec la jouissance de tous les possibles offerte par l’esprit 68. Et les possibles, on y passe et repasse et SOIL nous les fait visiter en entomologiste retenu, précieux dans le ton sans tomber dans la préciosité : hésitation sur les choix sexuels, est-ce que le suicide de TOMMY n’est pas lié au refus « léger » d’Antoine de comprendre le désir homosexuel qui lui était adressé, à une époque qui ignorait les « coming out » ?, ouverture aux musiques sauvages comme le rock et les Doors, amours multiples avec la sœur à côté du défunt et sa Marianne, militante activiste, créatrice de mode et sectatrice de Union Université Usine [2], Vénus à la fourrure, adepte de la pensée Mao et roulant en voiture de sport décapotable, et les voyages, en Suisse aux sources gidiennes puis en Italie, toutes ces pérégrinations pour quitter son monde ou pour en conquérir un nouveau ? avec cette fascination, curieuse chez un protestant pour la figure éphébique de Saint Julien, escapades littéraires et cinématographiques, dégustations culinaires : « mon âme, n’aspire pas à l’éternité, aurait écrit pour lui Pindare, mais épuise l’éventail des possibles ».

Roman d’apprentissage et devenir

Il y a de la quête intérieure et du roman de formation dans l’affaire. SOIL nous avait donné des romans géographiques [3] mais ici, l’espace extérieur cède le pas à une méditation sur le qui deviens-je dans le tournis incessant des expériences excitées. Tout commence dans un suicide supposé et l’affaire se termine par la préparation d’un mariage scellé dans le traditionnel voyage en Italie, cette fois avec la bien-aimée. Le lecteur connaisseur de l’œuvre de DELEUZE ne peut manquer d’y voir une mise en œuvre du « devenir » : « Devenir, ce n’est jamais imiter, ni faire comme, ni se conformer à un modèle, fût-il de justice et de vérité…les devenirs ne sont pas des phénomènes d’imitation, ni d’assimilation, mais de double capture, d’évolution non parallèle, de noces entre deux règnes » [4] et ce devenir est en phase avec « l’enthousiasme de l’esprit qui a fait frissonner le monde », sans doute parce que mai 68 ouvre l’espace des possibles et de folles utopies, que les espaces striés de la domination fuient et laissent échapper les lignes de fuite. Mais la fuite est dangereuse, on le sait et peut conduire à la mort ou à des errances fascisantes : KEROUAC en témoigne. La perplexité reste chez ceux qui vécurent, à des titres divers, ces moments : comment la dissolution des autorités traditionnelles, la mise au rencart des rites et cette libération extrême des conduites pût-elle coïncider avec l’adhésion à l’idéologie de la plus effrayante dictature que l’humanité a pu jamais concevoir ? Persistance encore dans les cercles éclairés d’extrême-gauche aujourd’hui où le stalinisme est une erreur nécessaire issue d’une idéologie généreuse et le nazisme le mal absolu, lunettes partiales devant les cohortes infinies des victimes. Le héros de SOIL ne cède pas, ou plutôt, se déprend très vite de ces engagements mortifères où la vérité est unique et où il faut construire le parti à tout prix. C’est là que joue l’armature morale du huguenot autant que son esthétique. La culture héritée est solide et fait barrage aux simplifications totalitaires qui gardent encore aujourd’hui un dégoût de délire méchant.

Hésitations et déchirements

Le devenir est-il une noce entre deux règnes ? Noce entre le devenir révolutionnaire robuste et totalitaire et l’esthétisme huguenot ?. Mais le déchirement, dans l’histoire, est de mise et moins les noces dont l’annonce viendra en fin de partie. Serai-je, se demande le héros, commissaire (du peuple) ou poète ? professeur ou ouvrier ? Suis-je hétérosexuel ou homo ? social-gai ou social triste ? Et la révolution, décrétée inéluctable nécessitera-t-elle un engagement militant ou laissera-t-elle les jeunes bourgeois esthétisants poursuivre leur quête erratique mais sous contrôle du bon goût ? MARIANNE, la bourgeoise maoïste à la Peugeot décapotable, ne manque pas de lui seriner : « Mais enfin, Antoine, la vérité existe, elle est unique, et il est possible de la mettre à jour. Tout le reste est faux et doit être combattu ». Le thème de la traitrise affleure : qui trahit quoi et qui ?, trahit-on son milieu d’origine ou les nouveaux prêtres de la révolution maoïste ? « je songe aux camarades qui, l’année dernière, me pointaient du doigt : attention, Antoine, tu as trop de mansuétude pour les agents stipendiés du grand capital ». Si le roman s’attarde peu sur le retrait de l’activité militante, la tension est constante entre l’éducation et la culture dite bourgeoises et les rugosités supposées de la culture ouvrière charriées par l’esprit Mao. Et cette opposition s’entend, c’est un fil rouge dans l’œuvre de SOIL, dans la musique. BACH autant joué qu’écouté et partagé semble un garant moral et esthétique solide face aux annotations hebdomadaires de Pékin information. A l’Université de Louvain, à la même époque, commenter Pékin information rivalisait dans la dérision avec la lecture de Charlie Hebdo.

GIDE, le maître à panser

À l’heure où fleurissait un antihumanisme philosophique de bon ton, excusant toutes les crapuleries interpersonnelles, Antoine découvre un auteur rangé depuis longtemps au grenier des vieilleries. Aux yeux des Maoïstes, des Guévaristes, des trotskystes et autres anarcho-désirants, GIDE n’était même pas dépassé, tout au plus inconnu. Mais ses errances, ses hésitations, ses engagements aussitôt annulés par des retraits, ses explorations des possibles dans l’amour et l’écriture, son homosexualité pédérastique auraient bien convenu à certaines aventure soixante-huitardes combinées à l’attrait du sud et aux transgressions qui là-bas ne seraient que des possessions : voyage pour fuir ou pour découvrir ? Ce que le révolutionnaire ne pouvait réaliser ici, Gide pouvait le transgresser pratiquement là-bas : tout est possible, tout est permis, pas dans la triade soixante-huitarde « je-ici-maintenant » mais avec des adolescents berbères lui-hier-ailleurs. Comme le précise son ami TOMMY, encarté au gidisme : « J’espère connaître toutes les passions, tous les vices, que mon être se précipite vers toutes les croyances ; à chaque auberge m’attendra une faim, devant chaque source une soif ». GIDE apparaît davantage comme l’opérateur d’une réconciliation possible avec TOMMY décédé qu’un véritable maître. Il est là pour qu’on imite ses goûts et son style mais « under control ». Expérience esthétique où se mêle l’érotique plus que cheminement éthique et engagement politique.

La jeunesse est une épreuve

Et sans doute qu’Antoine l’a bien passée. Comme si mai 68 était un souffleur amical qui venait nous dire les réponses à l’oreille au moment de l’examen. Car pour les jeunes bourgeois, les révolutions élargissent le champ des évolutions possibles et ouvrent davantage de carrières. Souffleur aussi au sens « l’esprit souffle où il veut » car il y a comme des tornades individuelles emportées dans le grand souffle de l’assemblée libre. Pour un jeune bourgeois cultivé, mai 68 est un choc entre une culture qui éclot et une autre qui feint par plusieurs côtés, de s’y opposer ; mais il n’a pas fallu les années 90 pour lire dans la pensée 68 un avatar de la pensée libérale sauf que la confusion persistait entre libéralisme économique, libéralisme politique et libéralisme culturel. Le jeune bourgeois est un adepte qualifié du syncrétisme : il juge les propositions de sens qui lui viennent à partir de critères purement esthétiques : « A quoi ont tenu mes engouements pour tel ou tel groupe militant ?... C’est la franche amitié pour Jack qui m’a fait choisir Universités Usines Union…j’aimais ses anecdotes, surtout celle-ci : à l’étage de l’université occupée, il avait fait jouir une étudiante, toute en boucles, à la seule aide de son orteil. Mais je l’appréciais aussi pour m’avoir entraîné dès l’aube à la rencontre des piquets de grève, autour des braseros…pour moi, militer n’a de sens que s’il y a du frisson à la clé. Il ne faut s’y coller que s’il y a promesse de chavirement… ». L’enthousiasme révolutionnaire a vite cédé le pas devant les avenues balisées par l’origine sociale : « De mon engagement Servir le peuple partout et toujours, que reste-t-il ? Quelques émotions, quelques joies nouvelles. Mais d’autres, les anciennes, disparues. Tout de même, j’ai l’impression d’avoir connu plus d’équilibre, plus de santé mentale. Au fond, le choix ne se pose-t-il pas ainsi ? Vivre en poète, ardent et tourmenté ; ou en commissaire, solide et placide…je veux que ma perception s’affine, celle des atmosphères, des détails, des nuances. Et cette attention pourra me conduire, je le sens, à des projets très divers : écrire, peindre, composer et mettre en images, ou tout simplement ressentir, la disposition est là ». Un cadavre derrière, un mariage devant, une expérience de vie dopée au mitan. Mais où, en quelque sorte, les balises culturelles fortes et héritées ont été en quelque sorte poussées à leur incandescence possible afin de résister au rouleau compresseur des délires qui étaient jugés moins totalitaires qu’ennuyeux à la longue. Une réconciliation affleure dans les très belles dernières pages auxquelles les romans de SOIL nous ont habitués. Antoine dans un rêve voit son ami Tommy et lui dit sa conversion à Gide. Telle Eurydice mais qui se retourne, Tommy semble l’absoudre de ne l’avoir point compris, avec un signe d’adieu où Antoine lit l’affection retrouvée. Bénédiction en quelque sorte du mort qui s’en va pour les vivants qui vont s’unir, l’éthique du défunt qui valide l’esthétique des vivants. Le héros peut donc aller batifoler avec Marianne chez Libris [5] en compagnie de ses auteurs et musiciens préférés, la vie sera belle, c’est déjà inscrit, c’est en quelque sorte...inéluctable.

Pierre ANSAY

Inéluctable, Alter et Ego, 2009


[1] HEGEL, Principes de philosophie du droit, Werke Bd. 12, p. 528.

[2] Mouvement maoïste de la gauche radicale belge dans les années 68.

[3] Notamment Vent faste (Castor astral, Bordeaux, 2000) et Comme si seule une musique (Luce Wilquin, Atrives, 2004).

[4] DELEUZE Gilles, Dialogues, avec Claire PARNET, Paris, Champs Flammarion, 1996, p.8

[5] Librairie bruxelloise bien connue, rendez-vous des esthètes et des intellectuels dans les années 68.

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