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Engagement et journalisme

Billet posté le jeudi 3 juillet à 12:14 par Hugues Le Paige.

Wahoub Fayoumi a enfin retrouvé une liberté dont elle n’aurait jamais dû être privée. Tout a été dit — ou presque — sur la faiblesse et la vacuité du dossier à charge des quatre inculpés. Tout reste à faire pour contrecarrer une législation antiterroriste dont on perçoit encore mieux aujourd’hui les dangers pour la démocratie. Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit ici mais bien d’une question soulevée par la suspension puis la réintégration de la journaliste à la RTBF. On sait que Wahoub Fayoumi a été réintégrée dans son emploi à la RTBF mais pas dans sa fonction (elle a été versée au service de documentation, hors du journalisme actif, donc, du moins pour l’instant).

Appartenance politique et interdit professionnel?

La question du rapport entre engagement et journalisme est aussi vieille… que le journalisme, même si elle peut se poser dans des conditions particulières dans le cadre du service public. En ce qui concerne Wahoub Fayoumi, on n’ignorait ni ses engagements ni sa militance. Je ne connais pas personnellement la journaliste mais j’ai pu apprécier l’un ou l’autre de ses reportages qui, par ailleurs, ont apparemment toujours satisfait sa hiérarchie. L’appartenance au Secours Rouge n’est pas un délit même si on peut être en désaccord total avec certaines de ses prises de positions et même considérer qu’il faut les combattre fermement, ce qui est mon cas. Les déclarations de la journaliste, à sa sortie de prison, affirmant en même temps que ses trois coinculpés son identité « communiste » ont sans doute agacé la direction de la RTBF et certains de ses collègues mais elles ne modifient pas fondamentalement la question de l’exercice de son métier. On peut certes s’interroger sur ce que signifie aujourd’hui une identité « communiste » (et de quel communisme, s’agit-il d’ailleurs ?). Mais l’affirmation d’une appartenance politique radicale (dans le cadre démocratique et du respect des droits de l’homme) ne vaut pas interdit professionnel, du moins jusqu’ici.

Les journalistes du service public ont leur propre code déontologique. S’il est évident qu’un(e) journaliste ne doit pas se voir confier un dossier où il est partie prenante et que des prises de positions publiques dans tel ou tel domaine ne sont pas souhaitables avec la couverture journalistique du même événement (principalement pour des raisons de crédibilité vis-à-vis du public), un engagement politique démocratique ne peut aucunement disqualifier professionnellement. D’abord parce que le journaliste demeure un citoyen comme un autre disposant des mêmes droits et devoirs que les autres avec comme seules réserves le mode et le moment de l’expression publique. Ensuite parce que le journaliste n’est pas un personnage éthérée planant au-dessus la mêlée, en particulier dans une époque comme la nôtre où la lutte idéologique est intense. Les médias, et la télévision en particulier, sont le reflet démultiplicateur de la pensée dominante. Le plus souvent les journalistes véhiculent « l’air du temps » et le modèle de société qui l’accompagne par conviction ou par automatisme. Et cela n’est jamais considéré comme un « engagement » à l’inverse de tout « dissonance » politique, sociale ou idéologique. Forcement minoritaire, celle-ci est stigmatisée comme « militante » ou « engagée » alors que son expression fait partie intégrante d’une vision pluraliste de la société. Dans le plus banal des commentaires ou même des comptes-rendus, par le choix des mots et des images, nous exprimons toujours un « point de vue ». Celui qui est le fruit de nos origines sociales, de notre formation et de notre culture, de notre histoire personnelle et collective. Jean Lacouture, un des maîtres du journalisme du XXe siècle, a pour habitude de dire à ce propos que nous sommes le produit étrange des influences « que nous avons vécu dans le ventre de notre mère jusqu’au dernier livre que nous avons lu ».

Par ailleurs, soit dit en passant, le choix du journalisme a non seulement souvent été consubstantiel à l’engagement politique mais celui-ci a été aussi un enrichissement intellectuel et professionnel. La capacité de contextualiser, les connaissances historiques et les facilités d’expression sont chez bien des journalistes le fruit de leur propre expérience politique passée ou présente. Les plus aigus des rédacteurs en chef ne le nieront pas.

Appartenance politique et plan de carrière

La question de l’engagement se pose d’une manière particulière à la RTBF où l’appartenance politique conditionne encore bien des carrières. On a pu passer du jour au lendemain de la fonction de porte-parole du gouvernement à celle de directeur de la télévision publique sans que cela pose la moindre question aux gardiens de la déontologie. Les allers-retours entre les cabinets ministériels et la hiérarchie de la RTBF (avec généralement dans ce dernier cas une promotion à la clef) ne suscitent aucune remarque sur « l’engagement » des intéressés. Et les véritables campagnes électorales qui accompagnent encore parfois certains trains de nominations n’affectent pas les défenseurs de la neutralité journalistique. Certes, on pourrait rétorquer, qu’en l’occurrence, il s’agit plus souvent de manifestations clientélistes ou carriéristes que d’adhésions idéologiques mais on vit bien à cet égard une politique des deux poids et deux mesures. La dépendance partisane est tolérée ou encouragée, l’indépendance idéologique est intolérable ou condamnée. Et entendons-nous bien : l’appartenance et la militance politique de journalistes dans le cadre de partis politiques traditionnels me semblent évidemment totalement légitimes lorsqu’il s’agit de choix de conviction.

Une information réellement citoyenne, celle qui offre au public des clefs de compréhension du monde sans lui dicter sa pensée, ne peut-être que le fruit de la confrontation et de la pluralité des points de vue. Cela suppose la préservation de la diversité idéologique et la liberté de l’engagement dans le respect de règles déontologiques qui intègrent l’une et l’autre.

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Acrimed : une critique active des médias
posté le 9 juillet 2008 par Gilles

Voici la réflexion d’une étudiante en journalisme :

1. Acrimed : Action-CRItique-MEDias

Tout est déjà dans son nom : Acrimed, pour « action-critique-médias », est une association française qui allie la critique des médias à l’action. Composée de journalistes et salariés des médias, de chercheurs et universitaires mais aussi d’acteurs du mouvement social et d’ « usagers » des médias, elle s’exprime principalement par un site internet, acrimed.org.

L’organisation naît dans la foulée du mouvement social de 1995, en France. Face à la manière dont les grèves étaient traitées dans les médias, des signataires (parmi lesquels une majorité de journalistes) appellent à « une action démocratique sur le terrain des médias »[1]. On retrouve les noms de Patrick Champagne, Régis Debray, Jean Ferrat ou encore Dominique Voynet. Cette note jette les bases d’Acrimed, en dénonçant entre autres « l’appropriation de la plupart des grands médias par les puissances financières et politiques qui s’en servent sans compter pour permettre à « ceux d’en haut » d’imposer leurs valeurs et leurs décisions à « ceux d’en bas » »[2].

Le mot d’ordre est lancé : conduire « une réflexion critique sur le statut et le rôle des médias », mais aussi mener, en coordination avec les syndicats et autres associations, des actions « qui permettent le développement de la démocratie dans les médias ». L’objectif avoué d’Acrimed est donc une transformation des médias, en théorie et en pratique. Aujourd’hui âgée d’une douzaine d’années, l’organisation a fait du chemin. Elle s’exprime via trois supports différents : des ouvrages, individuels ou collectifs, des « bulletins », mais aussi et surtout son site internet.

Un observatoire des médias

Sur la page principale de son site internet, Acrimed propose une série d’articles d’analyse des médias. Récemment, un article dénonçait par exemple la manière dont s’était déroulé un débat autour de Mai 68 sur Arte[3]. Outre ces articles se basant sur des faits précis, Acrimed propose des réflexions de fond sur le fonctionnement des médias. C’est toute une logique commerciale qui est remise en cause : la possession des médias par des groupes financiers, le caractère spectaculaire de l’information, les conditions du métier de journaliste et l’uniformité du « discours médiatique » sont les cibles privilégiées d’Acrimed.

L’association se propose donc, en occupant une position de contre-pouvoir, de décrypter l’information dans les médias. D’« informer sur l’information ».Une analyse poussée de la forme employée dans les articles ou émissions permet souvent de relever des contradictions ou d’identifier un discours dominant, qu’Acrimed désigne comme « le prêt-à-penser de la société de marché »[4].

Henri Maler, l’un des fondateurs et principaux représentants d’Acrimed, dénonce ainsi l’incursion de la culture publicitaire dans les médias[5]. Notamment par l’emploi de « formules choc » : des phrases très proches des slogans publicitaires, qui résument l’essentiel de l’information qui va suivre et « accrochent » le lecteur, auditeur ou téléspectateur. Cette technique d’accroche, classique, nous a d’ailleurs été enseignée à l’IDJ[6].

Autre reproche formulé à l’adresse des médias dominants : leur manque de pluralisme, caché sous une apparente diversité[7]. Pour Henri Maler, cette uniformité s’explique par la volonté de dissuader « le moins grand nombre possible de ceux qui se présentent sur le marché »[8] ( et donc d’attirer le plus grand monde) . Il ne croit pas à une manipulation délibérée des organes d’information, mais plutôt à la convergence de divers facteurs - dont une logique de rentabilité, ainsi que l’origine, la formation et la position sociale des journalistes - qui oriente le discours médiatique.

Il rejoint ainsi l’analyse de Bourdieu[9], qui explique que « le fait que que les journaliste qui, au demeurant, ont beaucoup de propriétés communes, de condition, mais aussi d’origine et de formation, se lisent les uns les autres, se voient les uns les autres, se rencontrent constamment les uns les autres dans des débats où l’on revoit toujours les mêmes, a des effets de fermeture et, il ne faut pas hésiter à le dire, de censure aussi efficaces — plus efficaces, même parce que le principe en est plus invisible — que ceux d’une bureaucratie centrale, d’une intervention politique expresse. »[10]

Noam Chomsky rejette également une quelconque théorie du complot. Alors qu’un étudiant américain lui demandait comment l’élite contrôlait les médias, il lui répondit : « Comment contrôle-t-elle Generals Motors ? La question ne se pose pas. L’élite n’a pas à contrôler Generals Motors. Ca lui appartient. »[11]

C’est assez long, la suite est sur :

http://www.lafeuilleduweb.info/arti...
http://www.lafeuilleduweb.info/arti...
http://www.lafeuilleduweb.info/arti...

Bonne lecture, n’hésitez pas à dire ce que vous en pensez ! Merci pour vos réflexions.


Engagement et journalisme, débat à l’AJPB
posté le 5 juillet 2008 par Thierry Delforge, Radio Air Libre-87.7

L’APJB organise un débat sur le thème qui nous préoccupe ce mercredi à 19 h, Centre de presse, Résidence Palac, 155, av. de la LOI (Scuman)

Je compte d’abord dénoncer l’absence de soutien aux journalistes démocrates d’origine turque, dont Mehmet Köksal. L’appel d’un collectif de ces journalistes, il y a plus de deux ans, qui, notamment, protestaient contre les pressions, menaces et voies de fait dont ils étaient victimes de la part de journalistes fascistes et/ou porte-parole du gouvernement turc et de mandataires belges d’origine turque, élus sur des listes de partis belges se revendiquant de la démocratie, n’a rencontré qu’un pesant silence, notamment de la part de l’AJPB. Sur l’affaire de Wahoub, il s’agit clairement d’un délit d’opinion, sanctionné par la hiérarchie de la RTBF, après des menaces dont la Sûreté, et sans doute la Section spéciale du parquet fédéral, est l’initiatrice. Comment garantir l’indépendance des journalistes, quand l’administration des médias tolére le "scanage" de ses journalistes et collabore avec les services de renseignement ? Quant à l’aspect judiciaire, sur quel critère la hiérarchie de la RTB, collabore-t-elle avec les services de police pour, lors des perquisitions, pour faire le tri entre le matériel professionnel et celui qui ressortirait de la vie privée ? Alors qu’il n’y aucune poursuite pour des faits criminels, alors que la présomption d’innocence est entière et ne peut, de quelque façon que ce soit être mise en cause, une mesure administrative,la suspension, bafoue cette présomption. Les critères de "confiance" et le jugement sur le respect de la déontologie, dans le domaine du travail d’un journaliste, ne peuvent porter que sur la manière de servir et d’effectuer un travail d’information. Par comparaison, le pouvoir de la RTBF doit se comporter, vis-à-vis de ses journalistes comme le ferait un bâtonnier à l’égard des avocats du Barreau.


Engagement et journalisme
posté le 3 juillet 2008 par Julien Uh

Donc par peur des médias des réactions que cela pourrait susciter, ce n’est pas spécialement le militantisme qui est en jeu, mais plutôt les activités à caractère public. C’est pour le moins hypocrite. Et cela remet indirectement en question le rôle d’éducation permanente du service public, lequel considère qu’il vaut mieux défendre par le silence et l’interdit les activités politiques de ses journalistes sur base d’une hypothétique objectivité (que certes, il faut toujours chercher à atteindre), que d’assumer et faire comprendre que ces mêmes journalistes ont, entre autres, une vie sociale et politique ne les empêchant pas de mener professionnellement leur mission à bien (désolé pour la phrase).


Engagement et journalisme
posté le 3 juillet 2008 par Hugues Le Paige
Engagement et journalisme
posté le 3 juillet 2008 par Benoit De Rue

Oui mille fois d’accord avec votre analyse. Le monde s’enrichit de la diversité de points de vue. Et ce n’est pas avec une longue vue que nous journalistes devons observer le monde mais bien avec les lunettes de l’intelligence de nos engagements. La profession manque cruellement de Waoub Fayoumi. Confraternellement.


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