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« Le silence de Lorna » : le mouvement des Dardenne

Billet posté le jeudi 28 août à 17:04 par Hugues Le Paige.

Un film des Dardenne se reconnaît au premier plan. « Le silence de Lorna » n’échappe pas à la règle et pourtant le cinéma des frères est en évolution permanente. C’est un cinéma en mouvement, qui se constitue en époques. Après l’époque documentaire et une première fiction « Falsch » (1978-1992), « La Promesse » (1996) avait ouvert un nouveau cycle englobant « Rosetta » et « Le fils » et qui s’était achevé avec « L’enfant » (2005), chaque film se nourrissant du précédent pour creuser un style en constante épuration. « Le silence de Lorna » ouvre une autre époque qui inventera sa propre forme au départ d’une nouvelle écriture de l’image.

Bien entendu, les constantes demeurent. Sur le fond, les Dardenne poursuivent leur approche très physique d’une société de déchirures et de séparations, d’injustices et d’exploitations. Les personnages toujours sublimement incarnés par les nouveaux et les anciens comédiens nés de et dans leur cinéma, ne se résignent jamais et se mettent toujours en danger (comme les acteurs eux-mêmes). Films de vie et de mort, jusqu’au bout. Vie, survie, résistance, révolte, refus, le bien et le mal qui s’affrontent ou s’entremêlent, la rédemption jamais inaccessible : Lorna, la jeune kosovare devenue belge et ses histoires de mariage blanc appartient naturellement à cette famille. Des œuvres en quelque sorte meta-politiques – les Dardenne ont toujours justement refusé l’étiquette de cinéma politique – qui en disent plus long sur une époque que tout film militant.

Rien a changé, donc, dans ce cinéma ? Peut-être, mais en même temps tout a changé, a-t-on envie de dire. Un autre cinéma des frères est en train de naitre qui nous conduira sans doute vers des créations insoupçonnées. La caméra 16 mm à l’épaule qui collait aux personnages jusqu’à épouser leur souffle a cédé la place à une 35mm naturellement plus lente, plus fixe, parfois plus lointaine mais sans jamais lâcher ses personnages. Les plans souvent sont courts même si le cadre compose aujourd’hui des tableaux plus que des esquisses. Le pari était risqué, jusqu’à la dénaturation possible d’un style. Il est totalement réussi. Le 16 mm a servi naturellement de « passeur » au 35mm. Le scénario plus complexe, plus diversifié (avec plus de personnages et d’intrigues successives) nécessitait non pas la distance mais des moments de recul qu’offre cette nouvelle écriture. La construction elliptique – qui fait partie depuis toujours du cinéma des Dardenne- s’est encore accentuée dans la subtilité. Non seulement il n’y a jamais un plan de trop, mais souvent un plan de moins accroît encore la force de la séquence. Ce cinéma totalement maitrisé dans sa forme renouvelée nous entraîne dans un moment rare où l’émotion est inséparable de la réflexion.

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1 messages

« Le silence de Lorna » : le mouvement des Dardenne
posté le 31 août 2008 par Henri Roanne-Rosenblatt

La vraie consécration des Dardenne

Que des jurys présidés par des réalisateurs aussi affirmés et aussi différents queDavid Cronenberg (1999),David Lynch (2002), Emir Kusturica (2005) et Sean Penn (2008) aient en quatre sélections officielles consécutives, accordé chacun un Prix (deux en 1999 !) aux frèresDardenne, cela ne vousmet-il pas la puce à l’oreille ? Animés par des considérations esthétiques, sociales et politiques diverses, voire divergentes, ces auteurs aux talents si marqués se sont néanmoins accordés pour distinguer nos cinéastes et affirmer ainsi le statut de créateurs que leur modestie et leur sobriété pourraient masquer à ceux qui jaugent le cinéma à l’aune du bling-bling spielbergien. Ce Prix du scénario 2008 est leur grande consécration. Il affirme clairement que le cinéma de Jean-Pierre et Luc Dardenne n’est pas, comme certains critiques l’ont cru et fait croire, une sorte de néo-reportage-documentaire socio-politique – relevant de l’animation culturelle – avec une caméra portée à bout de bras qui suit des personnages reproduisant sur l’écran leur propre vie sous l’oeil généreux des frères, soucieux de témoigner des réalités de leur région…Les Palmes d’or auraient dès lors récompensé davantage leur engagement humaniste que leur talent de cinéastes ! Avec le Prix du scénario, plus de doute : c’est la reconnaissance d’un cinéma savamment maîtrisé, où chaque séquence est préméditée, pensée, construite en fonction du parcours chaotiquemais contrôlé de personnages complexes, habités de contradictions, luttant pour survivre le plus dignement possible dans unmonde qui ne l’est pas.Un cinéma d’action (que l’on confond trop souvent avec l’agitation), car chaque plan y apporte une information sur leur évolution, sur leurs sentiments, sur leurs doutes.Un cinéma élaboré mais qui évite la froideur et l’intellectualisme grâce à la dialectique du dédoublement fraternel, ce processus de création à deux coeurs et à quatre yeux où l’un ne cesse de porter un regard critique et chaleureux – et apparemment fructueux – sur les idées et sur le travail de l’autre. Déjà les Prix d’interprétation décernés à Emilie Dequenne pour “Rosetta” et à Olivier Gourmet pour “Le Fils” avaient indiqué qu’avec les Dardenne, on était loin d’un cinéma d’improvisation aux aguets d’amateurs aux accents sincères : le choix des comédiens (parfois débutants mais toujours professionnels ou ayant l’intention de le devenir), la manière de les diriger, de les suivre, de capter leurs moindres frémissements, témoignaient du “métier” de Jean-Pierre et de Luc, de la maîtrise d’un instrument forgé au long des années.Mieux qu’une Palme d’or, Cannes 2008 a couronné cette maîtrise et les classe parmi les grands cinéastes de notre temps.


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