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La gauche et la laïcité politique

Billet posté le mardi 17 juin à 19:16 par Jean-Paul Gailly.

Avertissement : Libre-exaministe, je n‘ai évidemment pas la prétention de détenir la vérité sur cette problématique, ni celle de refléter le point de vue du Collectif de rédaction de la revue, qui, sur ce sujet comme sur d’autre (voilà l’intérêt d’une revue de débats) comporte des points de vue extrêmement divers sur le thème abordé — voir par exemple le blog d’Henri Goldman.

La laïcité politique

Dans l’histoire de notre pays, la laïcité mot a acquis deux significations : la laïcité philosophique, dont je me réclame lorsque j’ai des échanges philosophiques avec d’autres (non-croyants ou croyants), et la laïcité politique, qui est le thème de ce billet.

Il me paraît que pour la gauche, la réflexion sur la laïcité politique est essentielle en ce début de XXIe siècle : notre ancrage fondateur se situe dans la valeur d’égalité.

Ce combat pour l’égalité et la justice sociale est l’essence même de notre identité même si sa concrétisation a pu prendre et prendra au fil du temps des formes et des expressions diverses.

Ce combat s’est développé aussi, et ce n’est pas anodin pour notre échange d’aujourd’hui, sur le terreau que constitue la Déclaration des Droits de l’Homme |1|.

Puisque tel est le cas, notre action doit viser à prendre en compte la réalité de ceux que l’on nommera, selon les cas, les faibles, les pauvres, les opprimés, les exploités, en tout état de cause ceux dont le poids est faible face à un pouvoir politique autoritaire ou au pouvoir économique et financier.

Nous sommes dès lors amenés à vouloir créer un autre rapport des forces en rassemblant le plus largement possible et en organisant une action politique, syndicale, associative. Au sein ces alliances, le critère philosophique constitue un élément potentiel de division et d’affaiblissement.

La gauche a traditionnellement soutenu toutes les initiatives allant dans le sens de la laïcité/neutralité de l’Etat (au sens large du terme : les pouvoirs et services publics). Par ailleurs, elle a toujours aussi considéré qu’il y avait lieu de combattre tous ceux qui entendaient dénier aux exploités/travailleurs/citoyens le droit de s’exprimer, de s’organiser, d’agir, pour défendre leurs droits. En ce sens, elle a toujours considéré avec méfiance les interventions d’instances religieuses dans le débat politique.

Ce socle me paraît toujours former un point de ralliement entre les différents courants de gauche. Mais pourtant, partout on ressent un malaise de plus en plus fort au sein des mouvements de gauche par rapport à la pratique politique concrète des partis. Pourquoi ce malaise, pourquoi ce flou ?

La co-existence de l’Etat et des cultes

Le clivage philosophique catholiques/libre-penseurs est un des trois axes qui s’entrecroisent dans notre histoire politique, un axe majeur même depuis 1831 jusqu’au début des années 1970. On a pu croire que, la forte sécularisation aidant, il tendait à s’effacer progressivement |2|.

Un équilibre semblait trouvé dans ce qu’on appellera une co-existence, une reconnaissance mutuelle, car l’Etat et l’Eglise catholique, religion dominante depuis l’indépendance, ne se sont pas vraiment séparés. Certaines autres religions ont progressivement pu prendre part à cette dynamique, puis le mouvement laïque s’y est joint, tombant ainsi dans la situation paradoxale d’avoir acquis le statut d’un culte reconnu. Ce compromis a permis chez nous, comme c’est le cas dans la plupart des Etats Européens, de respecter mieux la liberté de conscience et de pensée des individus, même s’il garde des imperfections. Mais le consensus, le « compromis » belge va plus loin, dans l’échange entre le soutien à l’Etat et le soutien de l’Etat : cfr la puissance du réseau libre d’enseignement

Si notre période historique se caractérise par la sécularisation, elle l’est tout autant par le pluralisme des choix philosophiques possibles |3|.

Les religions ne sont plus confinées de manière géographique. Pour l’homme Européen pré-moderne, l’hérésie était une possibilité limitée (et toujours périlleuse) ; on pourrait dire qu’elle est maintenant presque une nécessité : face à la multiplicité des traditions présentes il faut faire un choix. Un consensus semblait se dégager sur une conception d’un Etat laïque moderne : la loi était faite par le peuple souverain et non par une entité divine ou son intermédiaire.

Ce consensus s’affirmait avec le plus de force au sein des différentes composantes de la gauche Belge, qu’elle soit ou non sociologiquement ancrée dans la tradition chrétienne |4|

Autorités publiques et confusion

Pourtant, depuis quelque temps, c’est le règne de la confusion dans divers domaines. Ainsi une candidate aux élections trouvera normal lors de rencontres citoyennes de séparer hommes et femmes « parce que c’est le ramadan ».

Pour une échevine, les rencontres multiculturelles ne se conçoivent qu’à l’occasion de la rupture du jeûne musulman ; interpellés sur la fin du carême catholique, ses collaborateurs paraissent surpris comme si l’interpellateur n’avait plus toute sa tête.

Un ministre Bruxellois, confronté à la nécessité de promouvoir le tri sélectif de Bruxelles-Propreté dans les quartiers populaires de Bruxelles trouvait normal de s’adresser à la Fédération des mosquées (pauvres asbl d’éducation permanente et autres maisons de jeunes ou de quartier ainsi niées).

En se comportant ainsi l’autorité publique ou les dirigeants politiques (selon le cas évoqué), au lieu de respecter de manière égale tous les cultes et de se garder à distance de ceux-ci dans l’exercice de leur action, voire se laissent insensiblement entraîner dans une sous-traitance de services publics et un flou complet par rapport à la laïcité de l’Etat.

Le règne des confusions

Je viens d’évoquer la confusion entre le cultuel et le culturel, entre les appareils religieux et le mouvement associatif. Il y en a, à mon sens, d’autres :

— Laïcité philosophique et laïcité politique : c’est à mon sens l’erreur d’appréciation de certains laics « de combat » |5|

— Processus d’émancipation et « paternalisme éclairé » : est-ce en travaillant par décret et interdiction que l’on développe l’émancipation et l’autonomie, ou en travaillant à une prise de conscience dans le respect des personnes? |6|.

— Laïcité de l’Etat et laïcité des citoyens : pour moi c’est l’Etat (région, commune, école publique,etc) qui doit être laïque, pas les citoyens, élèves, etc (on se rappellera l’épisode lamentable où une demandeuse d’aide avait fait l’objet d’un refus d’audition en conseil de l’aide sociale parce qu’elle était voilée)

— respect et interdiction de critiquer : il est selon moi totalement inadmissible d’entraver la libre expression d’un désaccord ou d’une critique, que ce soit à l’égard d’une religion ou d’une opinion philosophique en prétextant l’intolérance ou le racisme : la critique peut être forte, voire virulente, sans pour autant oublier le respect des personnes qui pensent autrement |7|.

L’union des progressistes

Elle doit se faire selon moi dans la clarté, et pas dans le consensus mou gélatineux qui semble quand même caractériser de manière dominante les partis de gauche aujourd’hui. Oui les croyants ont leur place au sein des partis, syndicats, associations de gauche, au même titre que les non-croyants, dans un climat de respect mutuel.

Cette action commune suppose pour pouvoir se déployer que tous défendent avec rigueur et conviction la nécessaire laïcité de l’action politique.

Peu importe à cet égard de laquelle des religions dites « du livre » il s’agit ; comme le montre l’histoire, depuis longtemps les laïcs (pas les laïques) ont combattu, avec des succès plus ou moins grands et des échecs selon les périodes, l’intervention du pouvoir spirituel dans la gestion de la cité, et ce dans toutes les traditions.

Il n’y a donc pas de fatalité intégriste pour une religion plus que pour une autre, comme il n’y a pas d’absence de tentation de retour en arrière pour une religion plus que pour une autre.

Mais où sont donc les partis politiques?

C’est la remarque, à mon sens justifiée, de V. De Coorebyter dans Le Soir du 3 juin 2008 sous le titre « Un débat sans débatteurs ».

Il constate comme moi, que tant au sein des non-croyants que des croyants il y a un débat, mais que les partis francophones restent étonnamment muets.

Eviter la démagogie c’est bien évidemment, nous dit-il, mais le silence organisé est-il la réponse appropriée aux difficultés que nous vivons aujourd’hui ?

Le refus de la conflictualité est au contraire ce qui peut faire mourir une démocratie ou en tout cas saper ses fondements.

|1| Voir Roland De Bodt.

|2| Cf. « La Belgique et ses cultes » dossier dans le nº52 de POLITIQUE — lire notamment Caroline Sagesser.

|3| Cf. Olivier Servais « Le retour des dieux » dans la Revue Nouvelle de juin-juillet2007.

|4| Lire à ce propos le dossier « Une gauche chrétienne malgré Benoit XVI ».

|5| Voir le texte « Pour une laïcité politique », publié dans Le Soir du 6 juin 2008.

|6| Voir l’ouvrage collectif « Du bon usage de la laicité ».

|7| Voir le texte de « RésistanceS ».

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Forum de cet article

2 messages

La gauche et la laïcité politique
posté le 18 juin 2008 par Virgile

Etant fondamentalement d’accord avec l’intention du billet, je ne soumets qu’une réflexion collatérale.

Jean-Paul Gailly souligne que le critère philosophique peut constituer un facteur d’affaiblissement et de division dans le combat pour l’égalité et la justice sociale. Ma première réaction a été de penser que le problème inverse est tout aussi préoccupant : des postures de philosophie politique se trouvent déstabilisée par une polarisation gauche-droite.

L’interdépendance du social, de l’économique, de l’environnemental, de la transmission des connaissances et de l’information en général obligent les libre-exaministes à repenser les anciens clivages. Ils le font selon leurs connaissances et leurs affinités. Telle petite injustice sociale est-elle un prix acceptable pour telle avancée environnementale ? Telle critique prend-t-elle suffisamment en compte le respect dû à la personne ? Il est de plus en plus difficile pour un libre-exaministe de se rallier à une position commune sans avoir le sentiment de trahir (un peu, mais souvent) ses propres convictions.

Dans ce contexte, une union des progressistes est-elle compatible avec l’exercice du libre-examen ? Plus généralement, le monde ne devient-il pas trop complexe (ou cette complexité trop apparente) pour espérer concilier libre-examen et union... sacrée ?


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