Mais qu’en aurait pensé Spartacus ?

Billets d’humeur et regards critiques sur l’actualité socio-économique : chômage, pauvreté, emploi, inégalités, domination, sécurité sociale, travail précaire, démocratie économique et sociale... Le tout sur fond d’impasse écologique et de crise démocratique. Par Luca Ciccia.


pub
26.06.2011

Coup d’Etat au pays de l’Union

imprimer
envoyer
commenter

Le projet de gouvernance économique est la plus grande réforme politique de l’union européenne depuis la mise en œuvre de l’union monétaire. C’est l’aveu même de la Commission européenne. Cette réforme souhaitée par la Banque Centrale Européenne et pilotée par les ministres des finances de l’Union sont un approfondissement de la politique monétaire. Elle vise à impulser le cadre des autres politiques : budgétaires et économiques. Cet approfondissement est tel que c’est un changement de régime qu’il met en œuvre, un coup d’Etat.

Le coup d’Etat est un renversement du pouvoir existant, il instaure un nouvel ordre constitutionnel. Il est réalisé par et pour un petit groupe de personnes. Il agit souvent par la force et se distingue de la révolution par le petit nombre de personnes intéressées et participant au changement de régime. Il nécessite une complicité de dirigeants internes et, au minimum, une neutralité internationale. Pour évaluer le coup d’Etat il faut donc vérifier : (1) s’il y a renversement de pouvoir existant menant à un nouvel ordre constitutionnel ; (2) si le changement est mené par et pour un petit groupe de personnes ; (3) la complicité des dirigeants internes et des forces politiques internationales.

1. Depuis que la démocratie équivaut à la souveraineté populaire, bien qu’incomplète, le budget est la pierre angulaire du système parlementaire. Ainsi, l’article 14 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen née de la révolution française affirme le principe du consentement de la Nation à l’impôt : « tous les citoyens ont le droit de constater par eux-mêmes ou par leurs représentants, la nécessité de la contribution publique, de la consentir librement, d’en suivre l’emploi, et d’en déterminer la quotité, l’assiette, le recouvrement et la durée ». Depuis lors, les rentrées parlementaires ont pour premiers grands travaux les discussions budgétaires. Avec la création de la monnaie unique, ce droit démocratique national était déjà fortement réduit de par les critères de convergences. L’Europe s’assigne comme objectif à atteindre une dette publique et un déficit budgétaire ne pouvant dépasser 60% de PIB et 3% de déficit. Dans les faits, la dette dépasse allègrement cet objectif et plusieurs pays ont connu des dépassements de déficits. Avec la crise, ces objectifs paraissent plus éloignés encore. Face à la réalité, les objectifs théoriques, pensés en un autre temps, s’estompent, à raison.

C’est pourtant dans ce contexte que les projets européens estiment que ne pas atteindre ces objectifs et ne pas le faire à raison d’une diminution de 5% de PIB par an pendant trois ans équivaut à devoir payer une lourde amende. Le même mécanisme serait mis en œuvre en matière de déficit. La politique monétaire européenne instaure ainsi une politique budgétaire commune, basée sur des « critères », sorte de bible des temps modernes dont on ôte tout caractère idéologique, alors même que la politique monétaire qui les justifie est ancrée dans les théories monétaristes de Friedman, le pape du néolibéralisme… Pire encore, l’Europe en construction avait bien délimité les champs de compétences. C’est ainsi que l’essentiel des politiques socio-économiques ressortent des compétences nationales. Ce 23 juin, les projets votés par le parlement mettent fin à ce partage de compétences entre l’Europe et les parlements nationaux. Dorénavant, la Commission indiquera la marche à suivre pour atteindre ces objectifs communs. Ne pas la suivre, c’est s’exposer à des amendes. Indexation des salaires, services publics, fiscalité, organisation et financement de la sécurité sociale sont autant de domaines majeurs qui seront ainsi soumis aux dictats de la commission. Les parlements nationaux ne seront plus maitres, ni des budgets, ni des politiques économiques qui les influencent. Autant dire qu’ils ne seront plus maitres de rien et qu’ils n’auront aucune possibilité de revoir cet état de fait. Ils ne sont d’ailleurs pas consulté. Le premier critère du coup d’état semble plus que rempli.

2. Par qui et pour qui ce changement est-il introduit ? Après la menace de faillite de grandes banques, ce sont les gouvernements qui ont investi l’argent public. Une fois les dettes privées transférées vers le public, sans prise de propriété et de pouvoir, sans modification du rôle des acteurs, les agences de notations privées ont émis des doutes sur les capacités des pays à rembourser leurs emprunts. Pour la commission, la responsabilité de ceci incombe en premier lieu aux gouvernements qui auraient vécu au-dessus de leurs moyens. Il manquerait donc de courage aux gouvernements nationaux qui devraient imposer l’austérité. Ne pouvant la réaliser, trop près des peuples qui les élisent, la commission se propose d’en prendre la responsabilité. Loin des yeux, loin des cœurs, … loin des luttes ! Ces projets sont décidés en petit comités, ne font pas l’objet de débat dans les parlements nationaux qui sont ainsi dépossédés de leurs droits constitutionnels, avec la complicité de leurs premiers ministres et ministres des finances, tout au plus. A qui profite le crime ? Aux investisseurs privés ! Car la seule bonne politique pour les pays en difficulté serait de restructurer leurs dettes. Impossible d’après la banque centrale européenne. Le seul argument est celui de l’autorité. Les défauts de payement font partie de l’histoire des nations. C’est bien parce que ce risque existe que les intérêts sont payés sur les emprunts. Si certains prêtent malgré le risque, il leur revient d’en assumer le prix. Le plus incroyable est que ce sont les mêmes acteurs qui ont causé la crise et ont été renfloués par les nations qui, à présent, mettent les nations à genoux. C’est l’histoire de l’endettement des nations de la deuxième partie du 20ème siècle qui se rejoue. Les pays africains en savent quelque chose, et les leaders qui avaient osé le contester en ont payé le prix, parfois de leurs vies -Sankara par exemple-. Mais la crise de la dette des pays européens participaient du même mécanisme qui se rejoue à présent. La dette des Etats est devenu un instrument de leur asservissement au profit des « investisseurs », des spéculateurs, le plus souvent siégeant de l’autre côté de l’atlantique…

3. La complicité est évidente. Banque centrale, Commission, parlement européen ultraconservateur (dont aucun grand média ne suit l’actualité et dont personne ou presque ne connait le dixième de ses représentants nationaux), ministres des finances sont ceux qui mettent en œuvre ce coup d’état. Au niveau international, seule l’ONU a dénoncé les politiques d’austérité constatant qu’elles seraient inefficaces, appauvrissantes, compromettant l’avenir et la relance… Mais que pèse l’ONU ? En évoquant l’Onu, vous penserez à la violence propre au coup d’état. Point de violence ici, si ce n’est en marge de manifestation d’indignés. La force réside dans la menace. Menace d’éclatement de la zone euro. Menace de cataclysme économique. Les pays européens doivent s’aligner ou périr. Et ce sont les complices qui agitent la peur et réclament l’urgence. La peur n’est jamais propice à la réflexion. Elle trouve sa concrétisation dans les délais ultra-rapides imposés à ces débats quasi confidentiels. Une fois encore, il n’y aurait pas d’alternatives… D’autant que la prise de pouvoir européenne arrange bien les "nationaux". Par manque de courage, il n’oseront faire une autre politique que celle de l’austérité, par manque de courage, ils n’oseront l’assumer et seront bien heureux de pouvoir en rejeter la responsabilité sur l’Europe.

Le projet de gouvernance économique de l’UE relève du coup d’Etat. Il ne reste plus qu’à mettre ce projet en échec : relever l’intérêt médiatique par l’action citoyenne, politique, syndicale et exiger la tenue de référendum ou, à défaut, de procédure telles que prévues pour les révisions constitutionnelles ! Chaque gouvernement sera soit complice du coup d’Etat, soit demandera à consulter son peuple souverain. En Belgique, avec un gouvernement en affaire courante, ce sont tous les parlements qui doivent jouer leurs rôles. C’est rien moins que le projet de construction européenne comme facteur de démocratie, de progrès et de paix qui se joue. La question du référendum : « les investisseurs ou les peuples ? »

imprimer
envoyer
commenter

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n'apparaîtra qu'après avoir été validée par un administrateur du site.

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n'apparaîtra qu'après avoir été validée par un administrateur du site.

Un message, un commentaire ?
  • (Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.)

Qui êtes-vous ?